‹ Poésies complètesChapitre 139 sur 153 · DEVANT LA MER · texte numérisé non relu

DEVANT LA MER

A J. Le Goff.

L'attitude trahit qui lutta sans victoire.

Assis sur un rocher du morne promontoire,

Dans son rêve absorbé, se croyant sans témoin.

Cet homme que voici ressemble de très loin,

Les coudes aux genoux, la main pressant la tempe,

Au Byron, au René de quelque vieille estampe. a

Mais son destin n'eut pas l'envergure des leurs :

Un mal moins glorieux, de plus simples douleurs

Ont marqué sans éclat ce front qui s'humilie ;

La tristesse plutôt que la mélancolie,

A terni cet œil vague oii brillait autrefois

La fière illusion de servir tous les droits .

C'est bien l'irrémissible et l'obscure défaite

Qui pèse sur l'épaule et qui courbe la tcte

De ce fds d'un autre âge égaré parmi nous.

Jadis, il eût peut-être asséné de grands coups,

Mieux fait, selon l'exemple et le sang de sa race.

Pour combattre le glaive à la main, face à face,

FAUSSE CHARITÉ 333

Sous le soleil de Dieu, que pour vivre en des jours D'habileté perfide et de brillants discours, Quand les seuls tournois sont des disputes d'école. Quand régnent, malfaisante ou vaine, la parole Et la science aveugle et la fausse raison Et, les mains pleines d'or, l'infâme trahison.

FAUSSE CHARITÉ

A S. Rocheblave.

L'indulgence pour les bourreaux Est une insulte à leurs victimes.

Sous le couvert de mots sublimes, Hélas ! que de sentiments faux !

Méfions-nous du débonnaire Toujours habile à découvrir Une excuse au tortionnaire...

Et quelque tort chez le martyr ;

De l'homme au scrupule hypocrite Qui discerne d'un œil aigu Dans le vainqueur quelque mérite...

Mais n'en voit pas dans le vaincu.

my.

334 GALLIGA.

A René-Marc Ferry.

Si Villebois-Mareuil eût moins aimé la France Il vivrait parmi nous, éloquent et fêté ; Mais d'un geste d'honneur et de mâle espérance Le siècle, à son déclin, n'aurait pas hérité.

Au pied des saints autels n'immolant qu'un cœur tiède, Si le Père Dorgère eût moins aimé son Dieu, Gonnaîtrais-je aussi bien le remords qui m'obsède De n'avoir tant vécu que pour souffrir si peu ?

LE PERE DORGERE.

Il partit, la cocarde à son chapeau de prêtre. Affrontant la nature et les monstres humains. Et, quand ses compagnons le virent reparaître, La palme du martyre avait touché ses mains.

Devant l'homme saignant, sans colère et sans plainte. Etonnés, subjugués, devenus ses amis.

Les noirs bourreaux avaient relâché leur étreinte. Faisant le mal jusqu'où le Ciel l'avait permis.

C'est alors qu'il revint dans la France natale

Où l'on eût dû baiser la trace de ses pieds.».

Où nul ne s'écarta devant le prêtre pâle ;

Les servants du Veau d'or, seuls, ont droit aux lauriers.

Sainte-Anne d'Évenos, ô paroisse bénie ! Témoin d'un sacrifice ineffable et secret, Si, hors de nos cités, errait la Foi bannie. C'est toi le roc suprême où son front s'appuierait I

L'enfant, dont tout le corps n'était plus qu'un ulcère, Gisait abandonnée au revers du chemin.

Et devant ce rebut de vice et de misère Peut-être eût reculé le bon Samaritain.

Mais le prêtre du Christ vint, se pencha sur elle Et sans peur ni dégoût l'emporta dans ses bras En route il lui parlait d'une voix maternelle ; Lui-même il l'étendit dans la blancheur des draps.

336 GA.LLIGA

Oh ! que se passa-t-11 au fond du cœur farouche De celle qui vivait de blasphème et de coups Quand, d'un linge mouillé rafraîchissant sa bouche. Il la réconfortait avec des mots si doux?

Oh ! quelle aube d'amour, quels sentiments étranges Rayonnèrent où rien jusqu'alors n'avait lui Quand, lui tenant la main, il lui parlait des Anges Et d'un Dieu de bonté qui la voulait à lui ?

« Tu vas me précéder dans la paix éternelle, Car j'ai marqué ton front du signe de la Foi ; Mais près du Séraphin t'abritant sous son aile, Ame conquise à Dieu, prieras-tu Dieu pour moi ? )>

Lorsqu'il eût achevé son œuvre solitaire Et du corps au linceul respiré le poison. Sous la croix de bois noir il le mit dans la terre Où, le printemps venu, fleurirait le gazon :

Il rentra frissonnant d'une secrète fièvre, Devant le Crucifix courba sa tête en feu, Sentit ses yeux se clore et se sécher sa lèvre... Et tout à coup se vit face à face avec Dieu.

Instant terrible à l'âme indifférente ou lâche, A qui ne sut pas croire ou vécut en païen ! Instant, consolateur à qui remplit sa tâche. Marchant, sans dévier, dans la route du bien.

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