‹ Poésies complètesChapitre 145 sur 153 · SOLEIL DANS L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

SOLEIL DANS L'ÉGLISE

A Paul Lejay.

Dans l'église romane aux fines arcatures, On a fleuri l'autel, déployé les tentures, Et couronné les fronts de Marie et Joseph ; Et, comme s'il voulait fêter aussi la Vierge, Mêlant un rayon vif à la flamme du cierge, Tout à coup, le soleil pénètre dans la nef.

Alors, blanche lumière et lueur jaune et douce L'une à l'autre se heurte, et s'avive ou s'émousse. Bonté du tabernacle et sourire du ciel ; L'une, apportant la paix, l'autre apportant la joie, Se fondent en cet or qui vibre et qui poudroie. Et dont l'éclat voilé paraît surnaturel.

Illusion, dit-on I mais la bonne parole

Nous vint aussi, jadis, par image et symbole.

Nos esprits sont-ils donc frappés de cécité,

Qu'en vain, autour de nous, depuis doux mille années

Pour nous montrer Celui qui fait nos destinées,

La Nature et la Foi redoublent la clarté ?

Au Vicomte de Guerne.

l'Astrologue

D'abord connais mes dieux, ma patrie et mon nom. L'Egypte, aux jours anciens, conçut ma race errante ; Je suis de Babylone et je viens de Tarentc ; J'ai pour aïeux Orops, Archytas et Conon.

Mes dieux? bons ou mauvais, ce sont les dieux prophètes

Qui, pour gage certain de leur véracité,

Par ma bouche sans dol t'auront bientôt conté

Ta victoire éphémère et tes longues défaites.

Ce que tu crois secret, nous qui le connaissons Nous l'apprenons du ciel, lorsque notre œil s'applique A suivre, sur l'airain du zodiaque oblique. Le trajet du Cancer ou celui des Poissons,

Poêle à qui j'annonce un renouveau de larmes, Nomme-moi, si tu veux, Iloros ; d'autres que toi Prétendirent d'abord mettre en défaut ma foi Qui, rouges de dépit, m'ont dû rendre les armes.

LE Poète

Le sage le premier renonce aux vains débats ; Je ne conteste rien. Mais, puisque tu te flattes De me connaître moi qui ne te connais pas, Dis-nous de qui je sors, quels furent mes pénates Et quel astre préside à mes deslins ingrats.

l'Astrologue

Les eaux de Sextius ont mêlé dans ta veine Leur force à la douceur d'un vieux sang x\ngevin. Ce n'est là — je le sais ! — qu'origine lointaine. Et tu ne te sens plus ni gaulois, ni latin. Dès que s'éveille à l'ouest la mer Armoricaine.

Voici le sol natal ; voici le port breton Pris entre ses remparts et sa rade roclieuse. C'est la voix de la mer et la voix du canon Qui bercèrent d'abord ton enfance songeuse Sous un ciel gris, devant un sévère liorizon.

350 GALLIGA.

Mère des hommes durs, nourrice aux fortes sèves, La Bretagne, dix ans, te vit par ses chemins, Par ses landes d'ajonc, les détours de ses grèves Encore en ce temps-là vierges de pas humains. Sa sauvage beauté forma tes premiers rêves.

LE Poète

Tu dépeins trop aride et triste mon pays !

Il a des bois pareils à de verts paradis

Et, tout près de la mer, des champs roses de fraises.

Des sources, des concerts d'oiseaux dans les taillis,

Et de Fherbe et des fleurs jusque sur ses falaises.

J'y revois un vallon, du soleil abrité :

Là, parmi la verdure où bruit l'eau courante,

L'homme de qui tu suis la destinée errante,

Enfant, avec sa sœur joua plus d'un été.

Ce coin eût fait envie au Vieillard de Tarente.

l'Astrologue

Si je souris, pardonne : à ce nom que tu dis J'ai reconnu l'amant de la muse Latine, Celui qu'en ses bois saints et longtemps reverdis Guida de fleur en fleur l'abeifle de Mâtine,

Qu'aux monts Béotiens la trace de Gallus Conduit à des sommets que l'on ne gravit plus, Et qui, sculptant le hêtre ou décorant l'argile. S'écriait par un jour de brise et de rayon ; (( Les cygnes qui chantaient dans les vers de Virgile Jusqu'aux astres demain vont emporter mon nom » . Ah î la jeunesse est prompte aux paroles sublimes... Puisqu'il te plaisait tant, le vallon familier, Mieux valait y rester que de tenter les cimes 1 Pourtant console-toi : tu n'es pas le premier Qui perde le repos par l'amour du laurier ; Le brillant Apollon a fait d'autres victimes.

LE Poète

Eh bien donc ! compte-moi parmi les imprudents. Du moins je n'aurai pas chanté comme les oies Qui ravissent le peuple à leurs cris discordants. Quand, les cheveux en feu, par les célestes voies Icare dans les flots roula précipité, Dit-on qu'il ait maudit l'audace paternelle ? Il vit avec orgueil les débris de son aile Et, mourant immortel, il n'a pas regretté Les chemins de la terre et leur sécurité.

352 GALLIGA.

l'Astrologue

Tu peux, si tu le veux, sans surprise ou scandale, Te comparer toi-même à ce fils de Dédale S'aventurant, malgré les plus sages conseils, Sur une aile de cire aux bords de l'empyrée : Il n'alla pas longtemps dans sa route azurée. Et c'est sans doute en quoi vos destins sont pareils.

Cependant nous rendrons hommage à ton mérite ; Nous savons qu'aisément un poète s'irrite. Ceux des siècles anciens étaient faits comme vous ; Car j'ai connu Térence et vu de près Horace, Et je salue en toi des qualités de race : Nonchalance, dédain et rapide courroux.

Properce n'était pas d'une humeur plus facile, Et Virgile, le doux et candide Virgile Qui d'un myrte si tendre entoura la pitié, Eût-il, pour ses marais, fui les jardins de Rome S'il n'avait mieux aimé la nature que l'homme Et vu plus d'une ride au front de l'Amitié ?

Je veux qu'à mon discours ta fierté se rassure ; Je ne rouvrirai pas quelque ancienne blessure, De celles dont le cœur a trop jeune saigné.

Puisqu'aussi bien tes vers sont dignes de la toge,

Au blâme rigoureux je mêlerai l'éloge ;

Les dieux même, dit-on, ne Font pas dédaigné.

Je t'accorde d'avoir, sur les bords de la Seine

Où la foule étrangère arrive de tous lieux,

Obstinément parlé la langue des aïeux,

La jugeant, malgré l'âge, encore souveraine

Et trop beau pour vieillir, le vers qu'ils ont aimé.

LE Poète Dans un passé chéri je me suis enfermé.

l'Astrologue

En un siècle où l'orgueil s'exaspère et s'affole. Où, proclamant la fm de tous les Immortels, L'Humanité s'adore et s'offre des autels, Tu refusas l'encens à la nouvelle idole...

LE Poète Sous le masque, je vis ses traits faux et cruels.

l'Astrologue

Non moins que dans tes vers poète dans ta vie, Tu ne t'es jamais fait de l'idéal un jeu. La Fortune souvent si contraire à son vœu, N'a pu te détourner de la route suivie ; Tu n'as pas renié ton Prince, ni ton Dieu.

Mais, ô fils de marin à l'humeur inquiète ! Que n'es-tu demeuré dans la vieille maison Avec des champs autour, des bois à l'horizon? Pourquoi pousser ta nef au fort de la tempête Sans bonne toile au mât, ni solide aviron ?

LE Poète

« Si les vents et la mer ont brisé ma carène Qui s'inclinait si belle au sortir du chantier, C'est qu'à l'or de ma proue un mauvais charpentier N'a pas, au gré des dieux, figuré la Sirène ». Voilà ce qu'un païen, de ceux à qui jadis Tu servais ta science en ténébreux distiques. Te répondrait, selon ses croyances antiques. Providence ou destin dompte les plus hardis.

l'Astrologue

Mets au compte des dieux ta maladresse insigne ! Je le veux bien : ils sont coupables envers toi. Mais tous, beureux ou non, nous vivons sous leur loi ; Le faible se lamente et le fort se résigne.

Or, tu ne sauras pas sourire à ton destin. Quand tu pourrais encor lutter contre Forage, Tu resteras pleurer d'avance ton naufrage, Rêvant ou regrettant, et toujours incertain.

LE Poète

0 confident bavard des muettes étoiles ! Sinon dans l'avenir, tu lis dans le passé. Oui, j'ai traîné le lâche ennui que tu dévoiles ; Mon cœur, tu l'as bien dit, fut trop vite blessé.

A cet âge où la vie est belle au plus morose, Déjà pris de regret ou de peur, je me vois, Sous les bauts marronniers au tbyrse blanc et rose Errer, comme un vaincu qui perd tout à la fois.

Parmi tes monuments, ô ville au cœur de pierre ! A travers tes jardins embaumés de lilas Où tant de maux obscurs passent dans la lumière. Je marchais, je marchais sans but, fiévreux et las.

Dans l'alanguissement d'un rêve monotone, Dans le dégoût du monde et l'oubli du devoir, Sous un ciel de juillet qui me semblait d'automne, Je fuyais au hasard à l'approche du soir.

L'ombre ne tombait pas, hélas ! que sur la ville, Sur Paris que le gaz allait illuminer ; L'ombre tombait en moi, sur mon cœur inutile Qui venait de se voir et de se condamner.

Ah ! qu'elle fut stérile et vide, ma jeunesse I Quand j'évoque au lointain le temps évanoui, Dis-moi, Vieillard ! faut-il que je me reconnaisse Dans cet enfant, déjà solitaire et trahi ?

l'Astrologue

C'était toi ! vainement ta ruine réclame

De tes ans généreux le trésor gaspillé.

Comme ton front, mon fils, ton cœur est dépouillé.

Et tu ne vivras pi as que des choses de l'âme.

Apprends de moi les maux qu'il te reste à subir.

LE Poète

Je sais trop qu'il me reste à vieillir et mourir. Ne mets pas davantage en face de soi-même Le poète voisin de son heure suprême Qui ne sent nul orgueil à contempler ses traits. Le passé n'est plus rien que remords et regrets ; Je me dirige au monde où ta science est vaine, Où se tournent mes yeux déjà depuis longtemps, Où le courant des jours, irrésistible, entraîne Mes désirs incertains et mes rêves flottants.

Crois-tu, près d'aborder une terre inconnue,

Que le navigateur se retourne pensif

Vers le pays lointain d'où sa voile est venue,

Vers la mer dont sa quille évita le récif?

Non ! ses yeux inquiets se fixent au rivage

Où va se décider, triste ou beau, son destin.

Et, sous la lueur pâle et froide du matin.

Cherchent à deviner l'accueil de ce village

Dont les toits inégaux découpent l'horizon.

Quel bien l'attend là-bas ? quel mal ? quelle maison

Abritera, ce soir, sa longue lassitude?

Il a fait son devoir, le voyage fut rude

Et Dieu, qui voit d'en haut, tient compte de l'effort.

Allons ! à l'orient meurt la dernière étoile ;

Renverse la vapeur, marin; cargue la toile...

Toi, Vieillard, laisse-moi : j'entre à mon dernier port.

Page 1