A ANATOLE FRANGE
Il n'y a que les travaux de la muse antique qui ne changent point.
Chateaubriand.
A l'âge bienheureux qui souffre et qui s'étonne Près de toi j'ai marché dans la ronce et les fleurs, Et les fruits que je cueille en mon précoce automne Te doivent une part de leurs belles couleurs.
Ton souvenir se mêle aux heures consolantes Qui m'ont par le travail rendu la liberté, Quand du rayonnement des visions brûlantes Sous le platane ancien je me suis abrité.
Je fuyais, je cherchais la solitude et l'ombre... Qui donc, m'offrant un but digne de mes efforts, M'enseigna le chemin qui déplaît au grand nombre, Me dit : Quitte le siècle et vis avec les morts ?
O poète ! c'est toi ; c'est ta mémoire agile Qui, se jouant aux vers relus et médités, D'abord me fit connaître Euripide et Virgile Et m'ouvrit le trésor des deux antiquités.
C'est toi qui me menas vers le docte Racine Formé, dès son enfance^ à la langue des dieux. Je marchais altéré... la source était voisine... A peine un clair rideau la voilait à mes yeux.
Mais il fallut ta main pour m'écarter les branches, Et, prolongeant sous bois un facile sentier, Pour me faire entrevoir le chœur des formes blanches Amours du vieux Ronsard et du jeune Ghénier !
Ah ! qui ne s'est nourri du miel pur de l'Hcllade, Qui n'a sucé la Louve aux mamelles d'airain. Ne saurait, fils chétif de ce siècle malade, Bâtir un monument durable et souverain !
Celui qui n'ouvre pas Horace et La Fontaine, Celui qui des vieux noms s'éloigne avec mépris. Laissons-le s'enivrer à sa coupe hautaine... L'avenir à chacun paiera son juste prix.
Les siècles rediront que d'Athène et de Rome Au sLérile occident Fart fécond est venu. Et ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme Périront dès demain pour l'avoir méconnu.