L'OMBRE DE CORNÉLIE
A Louis Havet.
Moribus et caelani patult : sim digna merenda Cujus lionoratis ossa vehantur avis.
Properce (Epicédion de Cornélie).
Epouse de Paulin s, fdle de Scribonie, 0 sang des Scipions digne de tes aïeux ! La gloire de tes mœurs ne fut jamais ternie Et tu laisses deux fils qui t'ont fermé les yeux.
l/i2 LA LA.MPE d' ARGILE
Comme brillent les jours de ton illustre frère Publius désigné consul quand tu mourus.
Du flambeau de l'hymen au flambeau funéraire Sans tache ont resplendi tous tes jours disparus.
Les larmes de César ont défendu ta cendre ; Autour de ton bûcher Rome entière a gémi, Et dans sa noire Cour lorisqu'il te vit descendre, Le sévère Plu ton prit un visage ami.
Si nous vivions au temps d'Orphée et d'Eurydice, Sans doute il t'eût rendue à la clarté du jour ; Sa clémence eût été le fruit de sa justice Et Paullu s jouirait d'un renouveau d'amour.
Mais les battants d'airain de la porte maudite Ne s'ébranleront pas au cri de nos douleurs ; Ta forme s'est enfuie, et pour jamais habite Sur des rivages sourds qui boivent tous les pleurs,
Tel est depuis longtemps l'Empire des ténèbres. Nul ne réchappe plus de la foule des morts ; Et c'est ce que chantaient les trompettes funèbres Quand la flamme ennemie enveloppait ton corps.
Du moins, en arrivant au bord du triste fleuve, Ta grande ombre étonna les pâles riverain? ; Pour entendre ta voix et ta parole neuve Tous se hâtaient le long des marais souterrains.
POÈMES ROMAINS l43
Gomme on voit ou croit voir au milieu des nuages Fuir un instant la lune et son front argenté, Ton image parmi ces obscures images Rayonnait d'une intime et subtile clarté.
Et quand tu t'écrias : (( Je plaiderai ma cause î Le ciel même s'ouvrit jadis à la vertu » — Tout labeur a cessé dans une longue pause, Ixion a fait trêve et Cerbère s'est tu.
Les trois Juges, assis près des trois Euménides, Pensifs, ont entendu le compte de tes jours ; L'étonnement s'est peint sur leurs faces arides. Et voici leur langage après ton fier discours :
« 0 toi dont les aïeux montaient au Capitole Sur un char d'or au pas de quatre chevaux blancs. Vers les bois de lauriers que ton âme s'envole ! Les justes et Caton peuvent t'ouvrir leurs rangs.
c( L'épouse qui brava les lois de la censure N*ose point approcher des bocages sacrés : Celle qui se garda de toute flétrissure Peut se joindre sans honte aux aïeux honorés. »
l44 LA LAMPE d' ARGILE