SOIRS ÉVANOUIS
A Anatole France.
Les moments rapides et incertains où j'ai cru dans ma simplicité qu'on était sut* terre pour y vivre.
Sénangourt.
Depuis que ton désir dans l'œil bleu d'une femme Gomme un oiseau frileux au nid s'est replié, Depuis que tous tes jours s'embellissent de flamme. Te souvient-il encor de la pâle amitié ?
Te souvient-il des soirs de confidences mornes Où nos fronts se penchaient, coupes d'un triste pli ? Qu'incertains nous flottions dans des rêves sans bornes ? Que ton cœur était vide, et le mien trop rempli ^
Qu'un nom, toujours le même, habitait sur mes lèvres? Qu'un seul but^ impossible, égarait ma raison, Et que je consumais en de mystiques fièvres La force et la fraîcheur de ma jeune saison.
l52 LA LAMPE d'argile
Près des livres, chargeant les rayons et la table, Que de fois dans ta chambre, au silence du soir, Je vins, la lèvre amère et le front irritable, Après ma course vaine, à tes côtés m'asseoir !
Accueilli comme un fds dans la chère demeure Où de tout autre mal j'eusse été consolé, Que de fois j'y portai ma plaie intérieure. Moi-même rougissant de mon regard troublé !
Que de fois, au sortir du foyer de famille.
Le long du Luxembourg je t'ai redit mes vers !
Les grappes de lilas s'écliappaient de la grille.
Les tliyrses blanchissaient dans les marronniers verts,
Mais le souffle épanché des plus larges ramures, Les parfums envolés du plus riant massif. Ce que verse un beau soir d'arôme et de murmures Peut-il distraire un cœur que l'amour rend pensif ?
Non ! près de toi j'allais dans ma mélancolie, Indifférent à tout, à la nature, à l'art, N'aimant et ne voulant que ma chère folie. N'espérant rien des jours que miracle ou hasard.
Et, miracle ou hasard, rien au bord de ma route N'a mis le rameau d'or qu'il m'eût fallu cueillir. Cinq ans, cinq ans entiers, l'espérance et le doute M'auront fait tour à tour renaître et défailUr.
AU Vïh DES JOURS l53
N'ctait-ce pas hier ? ô rapides années I Je crois revivre encor vos soirs tristes et doux ; Vos soleils sont éteints et vos fleurs sont fanées. Ce qui fut moi descend dans la nuit avec vous.
0 douleur de sentir nous échapper la vie,
La jeunesse, Famour qu'on voudrait éternel !
Et se clore le temple où l'âme inassouvie
Veut prier, A^eut chanter toujours au même autel !
Ami ! tu m'as connu dans ces jours de faiblesse, Dans ces jours d'abandon qu'il me faut bien chérir A présent que je vois, comme en pleine vieillesse^ Ma tempe se faner et mon cœur se flétrir.