A GUSTAVE GODARD
Artiste irréprochable épris des grands modèles. Amant passionné de la mer et des bois, Viens m'apprendre si l'art console ses fidèles, Si les Nymphes, à ceux qui vivent auprès d'elles. Donnent Toubli des maux traversés autrefois.
Pour endormir en nous une ancienne rancune Suffit-il d'un beau livre ou d'un bel horizon ? Et n'avons-nous besoin que d'un beau soir de lune Pour laisser retomber la mémoire importune De tout ce qui nous fit injure ou trahison ?
Certes, à contempler votre grâce si pure.
Madones au front d'or que peignit Raphaël,
Qui de nous n'a connu l'oubli de sa blessure.
Et qu'il n'était douleur si profonde et si dure
Que n'effaçât l'aspect d'un chef-d'œuvre immortel ?
30 LA. lAMPE d'argile
Et si tu viens t'asscoir au bord de la rivière, Quand le soleil couchant plonge dans les roseaux, Ne sens-tu pas en toi monter la paix première. Et comme la fuyante et plus douce lumière Ton regret s'adoucir et s'enfuir sur les eaux ?
SUGINIOU
A José Maria de Heredia.
Et dans cette tourmente où l'honneur peut pâlir Sois Breton, mon enfant, pour ne jamais faillir!
Ami que je retrouve en plus d'un souvenir. Ta lettre au vieux manoir me pressait d'accourir. En sa double couleur épique et familière Elle vantait Morlaix, son ciel et sa rivière Dont les eaux, reflétant la cime des grands bois. Séparent le Léon du pays Trécorrois.
Eveillant mes remords par ta belle peinture : u L'automne » disais-tu « s'achève, et la nature
Bientôt n'offrira plus ces fonds rouges et verts Pour distraire tes yeux et t'inspirer des vers. » Moi, qui loin de Paris suis parfois spleenétique. Je m'attristais d'humeur dans la ville gothique Où tous les ans tu sais que pendant quelques mois Je vis, avec ma chatte, à la hauteur des toits. Ne crois pas que j'y puisse, au profit de l'étude Sauvegarder longtemps ma bonne solitude : Plume ou livre à la main si je me suis assis, Me voilà relancé par de mesquins soucis ; Mon esprit perd sa pointe et ma verve se lasse.
Mais au poids social, que je porte sans grâce,
J'avais, à ton appel, dit un léger adieu.
Et bien que l'horizon n'eût pas même un point bleu.
Que la nuit pluvieuse eût trempé les prairies
Et défoncé le sol des routes défleuries.
J'avançais, admirant l'automne et ses couleurs,
Ses feuillages plus beaux que les plus belles fleurs,
Surtout, devant l'hiver, dont s'annonçait l'injure,
Cette sérénité de la grande Nature
Allant si droit au cœur qui d'un suprême effort.
Gomme elle dépouillé, se résigne à la mort.
Je méditais l'exemple ; et pour moins de tristesse
Faisant retour ensuite à ma brève jeunesse.
Je laissais devant moi renaître doucement
D'anciens rêves de paix et de renoncement
32 LA LAMrE d' ARGILE
Qu'embellissait, au coin de leur cadre rustique,
La fleur d'un oranger frère du myrte antique.
Désirs simples et purs, mais dont l'humilité
Parut trop orgueilleuse à la réalité.
Tel je mêlais à point des visions plus roses
A la sombre leçon que m'infligeaient les choses.
Penser avec prudence est un don qui vient tard ;
Je songeais^ inquiet qu'il fût déjà ma part.
Quand s'ouvrit l'avenue ; et les troncs des vieux hêtres,
Jadis avec amour plantés par les ancêtres
Et par eux confiés au travail des printemps,
Se dressèrent, pareils à des bras de Titans :
Car des muscles durcis, sous les écorces blanches,
Semblaient courir, tendus des racines aux branches.
Devant moi, remués par de rares oiseaux.
Les grands feuillages roux se croisaient en arceaux.
Puis, au fond de leur nef profonde et régulière.
C'était l'arche en ruine et qu'un énorme lierre,
Mort, à du lierre jeune et vivant rattaché.
Maintient encor debout de son tronc desséché ;
Et, dans un creux, la ferme, et sous ses rouges treilles
Suciniou, manoir agréable aux abeilles.
Et tourelles en pointe et vitraux de couleur
L'ornaient dans son étui de verdure et de fleur.
Le long de la Dour-dafT, par ce matin tranquille. Nous avons tous les deux marché dans la presqu'île,
Tenu l'étroit sentier, en septembre encore vert. Puis tourné vers la lande et quitté le couvert ; Et du haut de Ka-dor tu m'as montré, cher hôte, La mer et le château du Taureau, l'âpre côte Et le Kreisker au loin, Saint-Pol et ses maisons. Et les bois emplissant de triples horizons ! (( 0 Bretagne ! » ai-je dit « l'invasion des villes ÎN 'a pas rendu tes bois et tes rochers serviles ; D'un aussi beau feuillage et d'un grain aussi dur Ils se dressent encor vers l'immuable azur, Et méprisant le siècle et sa proche menace. Ils regardent passer les derniers de la race.
Terre rude, fréquente en illustres défis I
J'ai voulu n*être pas le moindre de tes fils :
Car depuis que Brizeux a passé dans l'épreuve.
Ta Muse, au bord des mers, pleurait comme une veuve ;
Mais j'ai chanté dans l'ombre, et j'ai fait verdoyer
Sur ton hermine un brin de l'antique laurier.
J'ai vécu loin de toi ; c'est pour ta gloire, ô mère !
Nourri du miel divin de Virgile et d'Homère,
J'ai connu l'amitié, j'ai goûté les leçons
Des hommes les meilleurs du siècle où nous passons.
Je n'ai pas craint l'ennui des longs apprentissages ;
J'ai mûri sous mon front la parole des sages.
Et je n'ai point laissé voler par le chemin
Tout le grain précieux échappé de leur main.
34 l'A. LAMPE d'argile
Plus tard, l'hiver venant, sous la nuit étoilée.
Mon cœur s'est préservé de la froide gelée,
Si bien qu'il est encor plein du sang réchauffant
De mes vieux Gornouaillais qui m'embrassaient enfant î
Oui, je suis demeuré l'enfant chétif et grave, Hormis à son devoir, rebelle à toute entrave ; Qui, souffrant et voyant souffrir autour de lui. En conçut dès l'abord un généreux ennui Et ne trouva que lâche ou folle indifférence Dans le rire gaulois de ses voisins de France ; L'enfant silencieux déjà passionné, Fidèle dans l'amour, dans la lutte obstiné, Et qui, debout et seul, pareil au maigre chêne Tranquille aussi malgré la tempête prochaine Et la foudre frappant de sommets en sommets, Rompra peut-être un jour, mais ne pliera jamais ! »
Tel, et puisant l'orgueil aux rancunes amères.
Je réveillais en moi tout un vol de chimères.
Quand, ta fille, en riant, ton Hélène à l'œil noir
Apparut au détour, du côté du manoir.
Les mains pleines de fleurs et de branches fleuries.
Et son rire innocent chassa mes rêveries ;
Elle qui porte au front l'espoir des jours joyeux,
Et sera belle encore et charmera les yeux,
Alors qu'ayant fini notre course en ce monde
Nous dormirons tous deux dans la terre profonde.