PROMENADE D'HIVER
Le soleil nous sourit, le vent de mer s'apaise. Le long des peupliers qui bordent le canal. Viens marcher à grands pas : on y respire à l'aise Loin de la ville et loin du tumulte banal.
MUSE NOUVELLE IQS
Nous verrons devant nous entre les berges calmes, Se succéder les grands et les petits bateaux Avec leurs avirons semblables à des palmes Ou leur roue écumante et leurs sifflets brutaux ;
Un char-à-bancs filer au tournant qui se brise ; Errer quelque chasseur sur les champs dépouillés, Et les corbeaux d'hiver, vêtus de plume grise. Un instant se suspendre aux branchages rouilles ;
Et les ponts, s'ébranlant doucement sur leurs piles, S'ouvrir et se fermer comme de grands ciseaux. Et, dans les prés voisins, les génisses tranquilles Paître ou boire à longs traits, les pieds dans les roseaux.
Et la sérénité de la sage nature
Descendra dans nos cœurs, agités trop souvent :
Elle subit la loi qui veut que rien ne dure.
Et cet exemple est bon pour l'homme, son enfant.
ig4 ^^ LAMPE d'argile
ITALA TELLUS
A nos amis P. et A. de N.
Quand le front porte encor sa chevelure blonde, 0 délices de voir et d'aller par le monde I
Brizeux.
Vos lettres, mes amis, nous ont laissés songeurs ; A l'admiration se mêle un peu d'envie.
Ainsi donc avant nous, vos aînés dans la vie, Vous aurez vu le monde antique, ô voyageurs !
La jeunesse vous rend toute chose facile : A peine vous prenez une heure de sommeil. Et la nuit bucolique, aux plaines de Sicile, Enchante ceux qu'à Rome enchantait le soleil.
Pour nous, loin des pays de l'azur et des marbres Où les grands souvenirs sacrent les horizons. Entre nos murs sans gloire et sous nos pâles arbres Nous sentons s'écouler les mois et les saisons.
Et cependant qui sait ? on peut, d'un pied agile, Jusqu'à Naples parfois accourir de nos fiefs : Ne dit-on pas qu'un jour, au tombeau de Yirgile, Un duc Normand poussa ses redoutables nefs ?
A notre tour, parmi les ruines sacrées, Et quelqu'une des sept montagnes sous les yeux. Nous irons nous asseoir, à l'air pur des soirées. Sur le sol nourricier des consuls et des dieux.
Mon âge, à son midi, nourrit cette espérance De voir enfin, ailleurs qu'en mes rêves confus, Rome où Properce aima, Rome où vécut Térence, Où Quintilie a fait la gloire de Galvus.
Loin des autels grossiers chers à la multitude, 0 mère des César et des Emilien ! Ton culte est devenu mon charme et mon étude ; C'est par ton idéal que j'ai connu le mien.
C'est toi qui nous menas aux bords de la lumière,
Car tu vivifiais la force par l'esprit ;
Tu sauvas l'occident de sa torpeur première :
Ce qu'il connut de bien, c'est de toi qu'il l'apprit.
196 LA LAMPE d'argile
Ne sculptant qu'en plein marbre et dédaignant l'argile. De Mars et de Vénus digne postérité, Ton peuple se levait quand paraissait Virgile, Dans un touchant accord d'amour et de fierté.
Auguste au monde entier, des nobles cœurs chérie, Dans la toge aux longs plis portant l'ordre civil, Rome antique ! c'est toi ma première patrie. Et, chez toi, je croirai que je reviens d'exil.
Mère des généraux et mère des poètes, Tu fis entre tes bras tenir le genre humain ; Tes pierres en débris, pour tant d'autres muettes, Auront pour moi la voix des grands vers de Lucain !
Malgré le temps qui passe, ô vieux sol italique, Je ne me plaindrai pas de t'avoir vu si tard. Si quelque dieu jadis m'eût permis le départ, J'eusse erré sur tes monts, seul et mélancolique.
Non plus seul aujourd'hui ! pour te comprendre mieux,.
Pour t'admirer demain sans arrière-tristesse,
A mes côtés j'aurai l'amour et la jeunesse,
La jeunesse et l'amour, si chers aux anciens dieux.
Avec ses cheveux blonds en bouquet sur la tempe, Ses yeux bleus, de savoir et de tendresse épris, J'aurai celle par qui tous mes jours sont fleuris. Qui près de moi, le soir, travaille sous la lampe ;
Celle du cœur de qui fut mon cœur entendu, Qui prit d'abord sa part du labeur et des rêves, Qui vit naître et mourir mes ambitions brèves, Et que ne perdant pas je n'aurai rien perdu I
DE PLOUESGAT A BRIGNOGAN
De Saint-Pol de Léon partis avec l'aurore.
Nous eûmes sous les yeux quelque verdure encore ;
Mais le pays bientôt devint aride et gris.
Nous regardions, roulant dans la vieille calèche,
Surgir, de loin en loin, une église et sa flèche
Du milieu d'un bouquet de chênes rabougris.
L'heure se faisait lourde et lassait la paupière. Sur le bord du chemin, dans un flot de poussière,, Une vache au pied maigre enjambait un talus. Ou quelque autre, au fossé, s'interrompait de boire. Et de petits moutons à laine courte et noire S'enfuyaient devant nous jusqu'à n'en pouvoir plus.
igS LA LAMPE d'argile
Mais, dans ces régions graves et désolées, Sans ombrage, sans fleur, où les brises salées N'apportent que des cris plaintifs d'oiseaux de mer, Bien-aimée ! avec toi j'avançais sans tristesse, Car le chant de ta voix, la fleur de ta jeunesse Enchantait, fleurissait le paysage amer.