‹ Poésies complètesChapitre 75 sur 153 · FINISTÈRE · texte numérisé non relu

FINISTÈRE

Te souviens-tu d'un jour de cet heureux voyage ?

L'arrêt à Lannilis ? et le cabriolet

Qui vers Ploudalmézeau, de village en village,

Aux grelots du cheval joyeusement roulait?

La rivière au lit sombre, aux pentes de verdure ?

Les tournants montueux ? comment sous la voiture

Le vieux pont suspendu résonnait et tremblait ?

Du rapide wagon, par un coin de portière, La campagne se laisse à peine apercevoir ; Mais, en voyageant mieux, on la possède entière. On s'imprègne vraiment des parfums du terroir. On descend à loisir sur la lande ou la berge. Et quand le cheval entre au portail de l'auberge, La cloche va tinter pour la table du soir.

Oui, ta main dans la mienne, ô ma chère compagne I

Toi dont l'amour combla mes rêves inquiets.

Pas à pas j'ai revu les cotes de Bretagne,

Les lieux où, tout enfant, je courais et riais.

La terre est, moins que nous, changeante et périssable :

Sur les grèves, la mer a roulé bien du sable ;

Mais les rochers sont tels qu'alors je les voyais.

C'est bien la grande route et sa longue verdure ;

Mon père s'asseyait sur ce vieux banc de bois ;

En mer, je reconnais le cotre et sa mâture...

Dans ce petit sentier j'ai passé bien des fois.

Du promontoire gris se dresse au loin la forme.

Et voici le men-hir avec sa bosse énorme.

Droit et noir en plein champ, surmonté de sa croix.

Le souvenir m'entraîne en sa mélancolie :

Quoi ! plus d'un quart de siècle ! un enfant jouait là ;

Depuis?.,, depuis, hélas ! la jeunesse pâlie,

Les passions, les deuils, l'azur qui se voila,

Le monde deviné dans sa vaste souffrance,

Un peu plus de savoir, beaucoup moins (i'espérance...

L'enfant est devenu cet homme que voilà.

Pourtant ne suis-je pas injuste par tristesse ? Non ! tous ces jours enfuis n'ont pas été perdus; La muse et le travail ont absous ma faiblesse. J'ai donné quelque lustre au nom que je reçus.

0 Temps ! je t'accusais : d'une main rigoureuse Tu m'as beaucoup ôté ; de l'autre, généreuse. Tu m'apportas des biens qui ne m'étaient pas dus.

Ne m'as-tu pas donné l'amour qui m'accompagne,

Réalité d'un rêve où nous aspirons tous,

Et qui, si la langueur du souvenir me gagne.

Me montre, en souriant, le bonheur devant nous ?

Ne m'as-tu pas donné celle dont la pensée

Jusqu'à mon idéal s'est d'abord élancée.

Et par qui ce voyage est moins triste que doux ?

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