EX OSSIBUS ULTOR
A Pierre Maria ^
Enfant, je connaissais déjà le prix des heures, Et, l'âme en toute chose attentive à la fin, Déjà j'aurais voulu retenir les meilleures Ou, comme elles, m'enfuir dans le passé divin.
Et, jeune homme, avec quelle anxiété d'avare Je sentais m'échapper, jour par jour, les saisons, Nuit par nuit, sans voir poindre ou l'étoile ou le phare Que j'implorais du cœur à tous les horizons I
Comme Ulysse tendant les bras vers Anticlée, Gomme Dante embrassant Fombre de Gasella, Je demeurais debout, la prunelle voilée. Croyant voir et toucher l'heure qui s'envola.
Et dans ma prévoyance aussi vaine qu'amèrc, La vieillesse et la mort faisant mon double effroi, Je m'écriais sans cesse : « 0 Nature ! ô ma mère ! Le temps rapide fuit sans retour, hâte-toi.
« Hâte-toi, si ton fds n'a pas trahi ton culte. De lui donner les biens auxquels ont droit tes fils. S'ils n'ont vers tes autels jamais jeté l'insulte, S'ils se sont abstenus des imprudents défis.
« Différent de ceux-là qui marchent sur la terre Dans la présomption de leur âpre vertu. Je t'ai de mes désirs fait le don volontaire, Et devant ton soleil je n'ai point combattu.
(( Mais je sais que les fleurs dont ta corbeille est pleine Ne conviennent qu'aux fronts où la jeunesse luit ; Qu'il faut, des cimes d'or, descendre vers la plaine Sans révolte aux premiers coups d'aile de la nuit.
« C'est pourquoi, devinant prochain le crépuscule, Et résigné d'avance a ton ciel obscurci. Avant qu'à l'horizon la clarté ne recule, De cris impatients je t'importune ainsi. »
Tel je rêvai longtemps et parlai dans mon rêve. Je t'invoquais, Nature... Hélas ! tu n'es plus rien, Reine découronnée à qui le temps enlève Ton séculaire honneur et ton office ancien !