A AULUS
Que Ponticus se plaise à quelque Thébaïde, Qu'il dise la démence et les armes des rois I Toi dont les cheveux noirs ornent le front sans ride, Aulus, tu chanteras Tamour, si tu m'en crois.
Tu chanteras Chrysis si belle dans ses voiles De Gos, plus belle encor s'ils tombent à ses pieds, Et ce double flambeau, ses yeux clairs, tes étoiles. Et sur la lyre d'or ses doigts si déliés ;
Sa démarche pareille à celle de Minerve,
Sa taille, dans tes mains facile à retenir,
Et tous les châtiments que son courroux réserve
A l'envieux Bassus qui veut vous désunir.
Certes, ni ramitic dont PoUion t'honore, INi tes vers et Ion nom sans cesse répété Des pays de Vesper aux pays de l'Aurore, ISe t'apportent d'orgueil autant que sa beauté.
Les trésors, les portraits de la famille ancienne, Ta gloire et tes jardins t'ont fait moins de jaloux Que si Ghrysis te rit sur la voie Appienne Ou si, dans un festin, se cherchent vos genoux.
Ne chante donc, Aulus, que les fleurs de ta chaîne ;
Laisse le glaive épique et le mètre guerrier
A nous autres à qui la vieillesse prochaine
Ne permet plus d'amour que l'amour du laurier.
LE POÈTE FUSGUS
A Emile Jobbé Duval.
Dans sa villa dont rien ne trouble le repos
Et que le butin grec orne d'or et de marbres.
Le poète Fuscus émonde en paix ses arbres,
Met son miel dans l'argile et tond ses blancs troupeaux.
LE POÈTE FUSGUS 233
Heureiix, pour garantir ces cliampclres délices, Qu'aux frontières, couchant sous la tente, là-bas. Un chef ambitieux et de grossiers soldats Veuillent bien contenir Mèdes et \ indélices.
Heureux aussi, Fuscus, qu'au Forum insensé Dont la brigue fait naître un sourire à ta lèvre, L'orateur se dépense et respire la fièvre Dans l'air poudreux autour des roslres amassé.
Car ces hommes dont l'œuvre, à t'écouter, est vaine Et que les flots civils roulent en leurs remous, Ont, d'aussi près que toi, mesuré les dégoûts Et savent ce que vaut l'intelligence humaine.
Mais la vertu regarde au delà du plaisir, Et ce n'est pas au gré des souffles populaires Qu'elle dépose ou prend les faisceaux consulaires. Et selon l'intérêt se vante de choisir.
Sectateur d'Aristippe ou fervent d'Epicure, 0 rêveur dédaigneux du Forum et des camps. Retourne étudier le secret des volcans.
Lis les Grecs, mets en vers les lois de la nature.
Sois fier de passer l'heure en doctes entretiens Où l'esprit aux propos des sophistes s'aiguise ; Mais, si nous nous rendions à ta doctrine exquise. Sache qu'avant l'hiver tu perdrais tous tes biens.
Les chevaux d'Orient boiraient l'eau de ta source, Mordraient tes arbrisseaux, piétineraient tes fleurs,. Tandis que les Germains ivres et querelleurs Videraient tour à tour ton amphore et ta bourse.
A moins que, se ruant comme un fauve lâché, La plobe en tes celliers ne laisse rien à boire. Se vautrant sur les lits de pourpre aux pieds d'ivoire D'où tu dictes tes vers, nonchalamment couché.
Cristaux Alexandrins et bronzes de Corinthc,
La table de thuya d'un si fabuleux prix,
Ton luxe ne serait qu'un informe débris ;
Le dernier t'aurait lui des jours exempts de crainte,
0 Fuscus ! en buvant du vin frais sous tes pins, Un livre à tes côtés, des roses sur la tête. Songe à ceux qui te font ces loisirs de poète,- Et, plus juste envers eux, modère tes dédains.