TEK JE VI G EN
Les planches s'entr'ouvrirent Et l'eau pénétra à flots pressés :
Sous deux pieds d'eau sombra le blé si péniblement
acquis.
L'énergie de Terje ne diminua pas cependant, Il bouscula vivement les matelots armés Et il se précipita au plus profond de l'eau, Plongea, nagea, plongea encore, Mais le canot anglais avait réussi à se renflouer Et partout où Terje apparaissait
Retentissaient les coups de fusils, brillaient les sabres. On l'arracha à la mer et on le porta à bord de la corvette Qui, par une salve, célébra l'heureuse prise. A l'arrière du bateau se tenait le commandant, Un jouvenceau grand et plein de morgue. C'était la première victoire de ce jeune noble, la prise
de ce bateau.
C'est pourquoi il se montrait très orgueilleux; Mais Terje qui voyait maintenant tout perdu, Priait et pleurait, le pauvre homme fort ! Sur le tillac de la corvette il implorait ses maîtres à
genoux ;
Il offrait ses larmes aux rires anglais^
50 POÉSIES COMPLÈTES D'jBSEN
Gomme ses prières il les donnait au mépris anglais. Le vent venait de l'Est et bientôt, vers le large, Les fils d'Albion s'en furent victorieux. Alors Terje se tut. Tout était maintenant irrévocable. Désormais il garderait son chagrin pour lui-même Et ceux qui le tenaient captif trouvaient maintenant Qu'un vide s'était fait, que quelque chose était parti Au large front de leur prisonnier. — Il demeura là-bas de longues années, Cinq ans aux pontons, m'assure-t-on, Et, à force de rêver à sa maison, Sa tête se courba et ses cheveux grisonnèrent. Son secret il le porta dans son cœur sans jamais parler, Et ce fut son seul bien, son unique trésor. L'an mil huit cent et quatorze amena la paix bénie ; Les prisonniers norvégiens et Terje avec eux furent
rapatriés ; Une frégate suédoise les ramena.
Quand Terje mit pied à terre dans son pays, Il avait en poche un brevet le désignant comme pilote. Peu nombreux furent ceux qui reconnurent l'homme grisonnant Qu'ils avaient vu partir jadis jeune matelot.
TERJE VI G EN 51
Sa maison appartenait maintenant à un étranger. Et ce
quêtaient devenus Femme et enfant, il l'apprit du nouveau propriétaire : « Comme l'homme les avait quittés, que personne ne
leur venait en aide, La femme et l'enfant obtiiirent enfin de la commune Un seul, et unique tombeau dans la terre des pauvres. »
Les années s'écoulèrent, Terje s'occupait activement
De son métier de pilote dans l'île la plus lointaine.
Sans doute il ne faisait de mal à personne
Quand il demeurait à terre, non plus quand il naviguait,
Et cependant son œil luisait parfois sinistrement,
Surtout quand grondait l'orage.
Alors on le tenait pour un fou
Et rares étaient ceux qui sans crainte
Osaient s'approcher de Terje Vigen.
I 11 soir où la lune brillait, où le vent venait de la mer. Tous les pilotes s'agitaient sur le rivage. Un yacht anglais aux voiles déchirées Venait en effet se briser vers les écueils Et du mat surmonté du pavillon rouge
52 POÉSIES COMPLÈTES d'ïBSEN
Partaient des signaux de détresse.
Bientôt un bateau s'éloignait de terre
Et traversait heureusement la mer démontée :
C'était Terje qui fièrement sautait dans le yacht anglais.
Il paraissait sûr de lui, l'homme grisonnant, Quand, tel un géant, il saisit le gouvernail ; Le yacht lui obéit aussitôt et s'éloigna de la terre ; Le petit bateau du pilote suivait amarré solidement. Le lord et la lady tenant un enfant dans ses bras S'approchèrent de Terje, qui porta la main à son chapeau :
« Je te ferai aussi riche que tu es pauvre Si tu nous retires sains et saufs de ces bancs de sable. » Mais à ce même instant le pilote abandonna le gouvernail, Pâlit affreusement, et l'on vit sur ses lèvres Paraître un rire qui pouvait enfin s'épanouir. Maintenant, de nouveau, la mer portait le yacht vers la
terre, Et le superbe navire du Lord s'engageait au milieu du
banc de sable.
« Le bateau n'obéit plus, descendez dans la yole,
TERJE VIGEN
Milord et Milady, venez avec moi.
Le yacht va se briser, j'en suis sur,
Mais la terre n'est pas loin et je sais la route. »
La lune colorait d'un feu bizarre la yole agitée Qui s'approchait de terre avec sa précieuse charge ; A l'arrière se tenait le pilote grand et vigoureux. L'œil étincelant d'un éclat sauvage, Il naviguait vers les bancs de sable de Gœslingen, Puis il tenait le cap vers le sund d'Hesnoës.
Là, abandonnant le gouvernail et la voile d'étai,
De sa rame levée le tranchant en l'air,
Il frappa dans le fond du bateau
Où l'eau pénétra en blanche écume.
Dans l'effroi et le désordre de ce moment
La mère devenue pâle de terreur
Eleva bien haut dans ses bras sa petite fdle :
« Anna ! » criait-elle, folle de douleur.
A ce nom l'homme grisonnant tressaillit,
Rapidement il saisit le gouvernail et la voile,
Et, comme un oiseau, de nouveau la yole
Fendit l'écume et l'onde argentée,
Evita l'écueil et sombra sur un banc de sable ;
54 POÉSIES COMPLÈTES D'iUSEN
Mais derrière ce banc la mer était tranquille Et Peau ne montait que jusqu'aux genoux, Alors le Lord s'écria : « Tenez-vous à la quille du
bateau.
Oh ! elle s'en va ! Nous sommes perdus ! » Mais le pilote souriant : « Soyez tranquilles, Ce qui nous porte maintenant, C'est une yole autrefois sombréeavec trois barils de blé.»
Un souvenir du passé furtif Traversa comme un éclair la pensée du Lord, Et il reconnut aussitôt le matelot qui, pleurant, S'était jadis agenouillé sur le pont de la corvette. Terje lui cria : « Ce que je possédais en ce monde Tu l'as tenu dans ta main et ton orgueil me l'a fait
perdre ; Dans un instant tu vas me payer tout cela. » Alors le noble et fier seigneur anglais A son tour tomba à genoux aux pieds du pilote norvégien. Terje, appuyé sur sa rame, se tenait droit Comme aux jours de sa jeunesse, Son œil étincelait de colère Et le vent soulevait ses cheveux.
TEIUE VIGEN
(( Tandis que tu naviguais aisément sur ta grande corvette, Epuisé de fatigue, pour les miens je conduisais mon
pauvre bateau, Et cela te fut facile de m'enlever le pain de ma famille Et de te rire de mes larmes amères !
Ta riche lady est fraîche comme le printemps, Ses mains sont douces comme la soie ; Celles de ma femme étaient dures et grossières, Oui ! mais elles étaient miennes.
Ton enfant a des cheveux d'or et des yeux bleus Comme un petit ange du bon Dieu ; Ma fille à moi, hélas î était maigre et pâle Comme sont les enfants des pauvres.
Mais, vois-tu, c'était là toute ma richesse en ce monde ; Oui, cétait tout ce que je possédais, Et pour moi c'était un immense trésor ; A toi cela parut peu de chose pourtant ! Mais l'heure de la revanche a sonné Et tu vas traverser une heure Aussi cruelle que ces longues années de geôle Qui courbèrent mon front, blanchirent mes cheveux Et firent sombrer tout mon bonheur. »
56 POÉSIES COMPLÈTES D'iBSEX
Il saisit alors d'un bras l'enfant qu'il tint en l'air,
De l'autre bras il entoura la taille de la femme.
« Arrière, Milord ! un seul pas encore
Et votre femme et votre enfant ont vécu. »
L'Anglais était désespéré et inerte,
La poitrine en feu, les yeux hagards.
Le front de Terje, au contraire, était pur
Et calme maintenant était sa respiration.
Doucement il abaissa la main qui portait l'enfant
Et il embrassa tendrement ses petits bras
Et il aspira l'air librement comme s'il sortait d'une prison.
De sa voix sonore, il dit simplement :
a Maintenant Terje Vigen est rentré en lui-même,
Mon sang tout à l'heure coulait comme un torrent
Et il me fallait une vengeance.
Mon pauvre cœur était malade,
Étant depuis des années solidement emprisonné.
Gomme l'herbe du rocher qui s'incline vers le gouffre,
Toujours je regardais le noir abîme de la mer.
C'est fini maintenant et nous sommes quittes,
Ton débiteur est payé.
TERJE VIGEN 57
Tu m'as pris tout mou bien, mais en te donnant la vie
je reprends le repos ; Réclame à Dieu qui m'a créé tel que je suis ! »
Au point du jour tout le monde était sauvé, Le yacht lui-même était amarré dans le port. Et bien qu'il se tùt sur les incidents de la nuit, Terje devint célèbre dans toute la contrée. Mais les rêves douloureux, les souvenirs cruels, La nuit d'orage les avait à jamais enlevés, Et Terje depuis cette époque porta plus haut que personne Ce front qu'il avait humblement courbé Sur le pont de la corvette.
Quand le Lord et sa femme, accompagnés de beaucoup
d'autres, Vinrent à la maison du pilote dire adieu et serrer la
main de leur sauveur, Quand ils l'eurent remercié du sauvetage, Evoquant le souvenir des bancs de sable et des vagues, Terje caressa doucement la robe de la petite fille et
dit :
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« Dans le péril, au moment le pins difficile, C'est elle, c'est l'enfant qui vous sauva. »
Le yacht partit enfin du sund d'Hesnoës, Et au départ il arbora les couleurs norvégiennes. A l'ouest du sund se trouve un banc de sable, frangé
d'écume ; Quand il y parvint le yacht salua du canon. Alors une larme brilla aux yeux de Terje Resté immobile sur son rocher.
(( J'ai beaucoup souffert, mais je fus récompensé, mur-
mura-t-il ; Peut-être devait-il en être ainsi ; Malgré tout, merci, mon Dieu et mon Seigneur. »
Moi, je l'ai vu, mais plus tard une seule fois;
Il était au port, en son bateau plein de poissons ;
Sous ses cheveux blancs, gaiement il chantait,
Pins joyeux qu'un jeune matelot.
Et il avait des mots amusants pour les fillettes,
Pliant aussi avec les petits enfants.
Mais soudain sautant dans son bateau il salua,
Puis hissant la voile, comme un vieil aigle
11 s'envola vers son île pleine de soleil —