‹ Poésies complètesChapitre 4 sur 52 · LA FORCE DU SOUVENIR · texte numérisé non relu

LA FORCE DU SOUVENIR

Savez-vous comment un montreur d'ours Donne à ces bêtes une leçon inoubliable ?

Il attache son ours sur une chaudière,

Sous laquelle il allume préalablement du feu.

Et pendant ce temps sur un orgue de barbarie Il joue à ranimai Fair : Jouis de l'existence !

La bète aux prises avec la douleur

Ne peut se tenir en repos et elle est obligée de danser.

Plus tard lorsqu'elle entend celte mélodie,

On dirait que le démon de la danse la possède aussitôt !

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Moi aussi je fus attaché sur la chaudière. L'orgue jouait î et la chaleur était intense.

Ma chair elle-même flambait

Et ce souvenir n'a jamais quitté mon âme.

Chaque fois que reviennent les souvenirs de cette époque, Il me semble être attaché encore à la chaudière.

Je ressens comme des piqûres lancinantes sous les ongles Et je suis forcé de danser sur les pieds de mes vers.

TERJE VIGEN

Un homme singulier et déjà vieux

Habitait une île lointaine et désolée;

Sans doute il ne faisait de mal à personne

Quand il demeurait à terre, non plus quand il naviguait,

Et cependant son œil luisait parfois sinistrement,

Surtout quand grondait l'orage.

Alors on le tenait pour un fou,

Et rares étaient ceux qui sans crainte

Osaient s'approcher de Terje Vigen.

Moi je l'ai vu, mais plus tard et une seule fois.

Il était au port, en son bateau plein de poissons ;

Sous ses cheveux blancs gaiement il chantait,

Plus joyeux qu'un jeune matelot,

Et il avait des mots amusants pour les fillettes,

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Riant aussi avec les petits enfants.

Mais sautant soudain dans son bateau, il salua, Puis hissant la voile, comme un vieil aigle 11 s'envola vers son île pleine de soleil, Et maintenant je vous conterai tout ce qu'on m'a dit, Tout ce qu'on m'a appris sur Terje, Et si parfois mon récit vous semblait étrange, Gela n'empêcherait que ce ne fût arrivé, Car si je ne le tiens pas de lui-même, Je l'ai recueilli de la bouche de ceux qui vécurent près

de lui, De ceux qui l'entourèrent à ses derniers moments. De ceux qui fermèrent ses yeux pour le sommeil de la paix, Lorsqu'il mourut à l'âge de soixante ans.

Quand il était jeune, c'était un grand fou Et de bonne heure il avait quitté père et mère, Comme pilotin avait effectué de longues traversées, Déserté un beau jour à Amsterdam :

La nostalgie l'avait pris enfin et il avait regagné la

.Norvège Sur le bateau La Réunion, dont le capitaine se nommait Pram.

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Mais personne ne reconnut au pays Celui qui était parti comme mousse Et qui était maintenant grand, très beau, Surtout très bourgeoisement vêtu.

Le père et la mère étaient morts du reste, Et partis aussi tous les autres parents. Pendant un jour, deux peut-être, il demeura triste, Puis loin de lui rejeta le chagrin, Ne voulant plus sentir sous ses pieds la terre solide Et désirant vivre désormais uniquement sur la mer

ondoyante.

Un an après pourtant Terje se mariait Et cela arrivait de façon si inopinée Oue Terje regretta bientôt ce lien, L'obligeant tout à coup à demeurer en place. Il resta bien dans sa maison tout un hiver, Un hiver joyeux -et plein d'allégresse.

Les vitres luisaient comme le soleil Et derrière ces vitres de petits rideaux et des fleurs Apparaissaient dans la cabane peinte en rouge, Mais quand la glace fut fondue dans les fîords, Terje, de nouveau, s'engagea à bord d'un brick.

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L'automne arriva et quand Foie sauvage émigra vers le

midi, Terje la rencontra, alors il se sentit le cœur gros, Jeune et fort il revenait des villages ensoleillés, Il fallait dire adieu aux amis, à la gaieté, au soleil, Et le spectre d'un triste hiver se dressa devant lui. Le brick est à l'ancre et les matelots libérés partent

allègrement vers l'orgie.

Terje leur jette encore un regard de jalousie Qu'il est déjà parvenu au seuil de sa cabane. Doucement il regarde à travers les rideaux de la fenêtre Et il voit sa femme filant tranquillement le lin, Tandis qu'en un berceau, fleur délicate aux joues rouges, Riait une toute jolie petite fille. — On conte que, depuis cet instant, depuis ce jour, L'âme de Terje devint pour jamais sérieuse. Il travailla durement et cependant ne se trouva jamais

assez las Pour ne point bercer son enfant et rendormir. Quand aux soirs de dimanche la musique folle Résonnait pour la danse à l'auberge voisine, Terje à la maison chantait ses plus gais refrains, Pendant que sur ses genoux assise, la petite Anna

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Lui tirait ses cheveux bruns. —

Mais l'année terrible approchait, Tan mil huit cent

neuf.

Aujourd'hui on parle encore de l'horrible misère Que le peuple subit si durement alors ; Les croiseurs bloquaient les ports Et la terre se fit avare pendant la cruelle année. Le pauvre souffrit de la faim, le riche lui-même se priva. Avoir de robustes bras ne servait de rien. La maladie et la mort stationnaient à chaque porte. Terje demeura triste pendant un jour, peut-être deux, Puis loin de lui rejeta le chagrin.

Il se souvint qu'il avait une vieille et fidèle amie. L'immense mer ondoyante, Et encore aujourd'hui dans l'Ouest, On répète combien il fut héroïque.

Quand le vent mollit, pour sa femme et son enfant Terje

traversa La mer, conduisant à la rame un simple canot ; Il choisit le plus petit bateau qu'il put trouver Pour s'en aller à Skagen en Yutland.

A la cabane il laissait les mâts et les voiles, Se trouvant ainsi plus en sûreté.

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Sa yole ne redoutait pas les vagues Et s'il devait se méfier des bancs de sable, Il était plus nécessaire encore d'éviter l'Anglais Aux yeux d'aigle veillant dans la hune. Il partit donc confiant en sa bonne étoile, Et durement et courageusement il rama Et arriva sain et sauf à Fladstrand, Cherchant la charge nécessaire et tant désirée : Dieu le sait, elle était peu lourde cette cargaison ; Trois petits barils de blé seulement, Mais Terje venait d'un pays pauvre et c'était le salut

qu'il rapportait, Luttant pour la vie de sa femme et de son enfant. Trois jours et trois nuits il rama, l'homme courageux, Et au quatrième matin, quand se leva le soleil, Il pouvait distinguer la terre à travers la brume ; Non ! ce n'étaient pas des nuages qu'il voyait, C'étaient bien les montagnes avec leurs sommets. Par dessus tout il apercevait fort bien La selle d'Imenaës large et bleuâtre.

Parfaitement ! il savait exactement où il se trouvait, Il était près de chez lui... un moment encore... Oui, oui, il aurait la force nécessaire.

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Sou cœur est ivre de foi, prêt à s'élever vers Dieu, Mais la prière se glace à l'instant sur ses lèvres. Devant lui, il ne se trompe pas, A travers la brume, qui à cet instant se dissipe, Apparaît une corvette anglaise qui s'avance lentement, Lentement dans le sund d'Hesnoës.

Son bateau a été signalé, un coup de feu se fait entendre Et la passe la plus proche est bloquée. Cependant le vent du matin lui est favorable Et Terje vogue hâtivement vers l'Ouest; Alors, de la corvette, on descend à la mer un canot ; Déjà le pauvre Terje entend le chant des matelots, Mais, les pieds crispés contre le fond du bateau, Il rame et la mer écume en bouillonnant, Tandis que le sang jaillit de ses doigts gourds. Grosnilgen ! ainsi s'appellent les bancs de sable Qui se trouvent à l'est du sund de Homborg. La mer est dure en cet endroit, quand le vent porte

vers la terre, Et sous deux pieds d'eau on sent le fond. Là, l'écume est blanche et ambrée, tour à tour, Même aux jours les plus tranquilles.

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Mais si la mer est vraiment mauvaise, Derrière ces bancs de sable elle se montre calme Et moins longues et moins fortes sont ses vagues. C'est vers ce point que le bateau de Terje Fuyait rapide comme une flèche.

Mais immédiatement dans son sillon suivait Le canot de la corvette monté par quinze hommes. Alors à travers le bruit de la mer se brisant contre

Técueil, Terje cria vers Dieu ces paroles d'angoisse : « Là-bas, de l'autre côté de ces sables, Dans la maisonnette est restée ma femme Qui avec mon enfant attend du pain ! » Sans doute les quinze matelots avaient parlé plus éner-

giquement à Dieu, Car il en fut cette fois comme à Syngor ! L'heureuse fortune suit toujours l'Anglais Quand il fait œuvre de brigand dans nos fjords. Terje touchait le sable quand il fut rejoint, Mais le canot de la corvette le touchait aussi. Alors, de l'avant, l'officier cria : « Arrête ! » Et de sa rame levée le tranchant en l'air, Il frappa dans le fond du bateau de Terje.

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