MON FOYER
Tout est calme dans ma maison. Au dehors la rue est
sans bruit ; 31e voici près de ma lampe dont rabat-jour est baissé. La pièce est baignée d'une ombre douce. Arrivent mes enfants et leurs têtes gracieusement inclinées Sont enveloppées de la fumée de mon havane.
Ils arrivent en foule, créatures de rêve, Joyeux garçons et gracieuses fillettes.
Leur front luit comme après le bain Et joyeusement, follement, Nous traversons les royaumes de la joie.
212 POÉSIES COMPLÈTES D'iBSEN
Et c'est au moment où notre plaisir est le plus vif Que mon regard tombe accidentellement sur le miroir. Alors j'y vois un hôte sérieux et sombre, Un homme aux yeux plombés, au gilet boutonné haut, Portant des pantoufles de feutre, si je ne me trompe !
Il me semble alors qu'un lourd silence s'est étendu sur
la foule joyeuse.
L'un des enfants met le doigt sur la lèvre, Un autre demeure stupidement interdit.
Ne savez-vous donc pas qu'en présence des étrangers Le gamin le plus déterminé perd son assurance ?
18 juillet 1872.
0 mon pays qui me versas à large coupe Une boisson amère, saine et réconfortante, Où, poète, près de périr
Jai retrouvé la force pour la lutte quotidienne. O mon pays qui m'as donné le bâton de l'exil, Le chagrin cruel et cette peur qui rend agile, A toi qui m'as fourni ce trousseau de voyage si lourd
et si triste, C'est pourtant à toi que j'adresse ce salut qui vient de
loin.
214 POÉSIES COMPLÈTES DTBSEN
Reçois-le avec toute ma gratitude, avec tous mes
remerciements, Pour les heures douloureuses qui m'ont purifié ! Dans mon cœur, comme en un jardin, chaque plante
qui a grandi A pris racine dans cette pénible époque, Et si elles grandirent et s'épanouirent, C'est à la bise aigre du Nord qu'elles le durent. Le soleil bienfaisant n'a fait que faire fleurir l'arbre, auquel la rosée avait donné des forces. Merci donc, mon pays ! C'est à toi que je dois le plus
Je retourne mon regard vers le haut, Là où le brouillard enveloppe les cimes, Où la nuée bleuâtre court dans l'immensité, Où le silence règne de toute part,
Et où la route déserte s'allonge entre chaque chaumière. Alors comme un pilote à la barre Je dirige ma pensée vers le Nord,
Et c'est, dans mon rêve poétique, c'est dans mon pays
que je voyage.
Et c'est surtout par ces temps d'une logique si pauvre Où on assiste chez nous à un spectacle aussi étrange
D'un peuple divisé pour les luttes du jour
Et uni dans les souvenirs glorieux du passé,
Que contemplant ces jours d'anniversaires
Ma pensée doit se reporter à mille années en arrière.
Dans les lointains nuageux de la Saga Je vois se dresser l'arbre du rêve de la reine Ragnhild, Ses bourgeons ont poussé et ses brandies s'étendent Vers le cap suprême, vers le cap Nord Et à Test par-dessus les flots de Glommen Son tronc roux, ses vertes branches réapparaissent Et j'aperçois ses rameaux aux lueurs d'argent ; Mais sous son ombrage une race querelleuse s'agite. Chacun vit irritable et solitaire Sur le cap, dans le fjord et dans la vallée. In seul homme courageux et joyeux au milieu de ces
divisions Interroge le destin et fait œuvre de vie. Celui-là a la foi et l'espérance,
Il est l'homme du présent, son énergie est sans bornes, Au-dessus de son œuvre son rêve immense s'étend
comme un feuillage.
21(3 POÉSIES COMPLÈTES d'iBSEN
Et voici ! La jeunesse s'attaque à la vieillesse Gomme le progrès à la routine,
iVutour de Trondhyelm on voit s'écrouler huit Etats Et huit rois tombent dans huit batailles, Rollang glisse du trône
Pour venir s'asseoir humblement sur l'escabeau du Yarl, Naumdal Herlang met son glaive au fourreau Et se dissimule derrière la montagne avec tous ses
héros.
Alors se réunissent les adversaires de l'unité du pays, Alors s'associent les artisans de la désunion, Et parodiant la parole du roi à la belle chevelure, Ils affirment que les athlètes qui se battent dos à dos Sont dix fois plus forts.
Alors font cause commune Edger, Théier, Horder,
Ryger ; Les voiles apparaissent le long du rivage de Lister. Les pavillons s'agitent sous le vent et l'écume ourle la
proue des navires, Et quand ils longent les bancs de Jeder Des cris rauques de guerriers volent vers la terre.
Ils vont au-devant des forces du roi Harald à la belle
chevelure.
On va voir maintenant
Si F arbre des ancêtres doit porter des rameaux touffus. Deux pensées arment l'acier l'un contre l'autre, Deux différentes époques vont s'injurier haineusement, Et du bord de la rive Roald Ry gg regarde vers le Nord, Tandis que le roi Kotve aiguise son glaive sur le bord
de son bouclier.
En avant ! Nous arrivons ! C'est à Hapfiord qu'on nous
attend.
Ne voyez-vous pas ces cent bateaux noirs de goudron, Qui viennent de jeter l'ancre ?
Ne voyez- vous pas ces guerriers bardés de fer Qui appartiennent au roi à la belle chevelure ? Ils occupent et garnissent Les bancs de quart et les dunettes.
Entendez-vous le bruit des armes de Hapfiord ? C'est l'hymne de Nornklove qui enflamme Les guerriers de la nuit contre les guerriers de l'aube, Les guerriers de la routine contre les guerriers du
progrès,
218 POÉSIES COMPLÈTES D'iBSEX
Et les navires puissants Avec leurs proues immenses
Se meuvent agilement Gomme des mouettes contre des corbeaux, Mais le fjord étant endeuillé par les nuages noirs, L'arbre de rêve de la reine Ragnhild est en danger. C'est Edger et Théier qui veulent en arracher le
feuillage.
Vain projet ! Armés de leurs haches, Les guerriers du roi à la belle chevelure S'assemblent autour du tronc de l'arbre, Ils le défendent contre les coups perfides Et ils sauvegardent pour plus de mille années la future
Saga.
Le jour meurt, les ombres commencent à paraître,
Roald, Sote et Thore dorment,
Le soleil se couche
Mais l'astre s'éteint sur une époque finie.
Les temps nouveaux s'affirment.
Et lâchement le roi Kotve fuit le champ de bataille,
Se sentant incapable de lutter contre le progrés ;
Il se sauve, et la Saga de Hornklove le dit.
Il s'enfuit jusqu'à son palais
Où se trouve la viande de porc et l'hydromel.
Cependant Harald, le roi aux beaux cheveux,
Combat.
Toujours en avant
Il mène ses valeureux soldats
Vers l'aurore.
Mille ans s'écoulèrent ainsi avec des destins divers. Que les nomes filèrent sur leur fuseau magique. Mais l'arbre du rêve prospérait toujours, Ses feuilles s'étendaient et des fruits brillaient sur ses
branches.
Maintenant le peuple s'est arrêté un instant pour regarder en arrière, Le monument mémorable va s'élever, Le granit sera l'hymne silencieux de tout ce pays. Prends garde, ô peuple ! Abandonne ces fêtes. Dans l'ombre s'agite l'ennemi redoutable.
O mon pays, dont les cimes montagneuses sont voilées
par le brouillard,
220 POÉSIES COMPLÈTES D'iBSEN
Où les nuées enveloppent les croupes sombres des rochers ; Où le silence s'étend,
Où long est l'espace désert qui sépare chaque chaumière, Quel est cet être qui rampe le soir avec précaution ? Quelle est cette ombre ? L'ai-je vue auparavant ? Ce spectre se glisse par la porte du paysan, Vers sa couche il s'avance pieds nus Et lui parle bas à l'oreille dans son sommeil. Puis il va chez le voisin en souriant traîtreusement.
Je n'en vois pas seulement un, ils sont plusieurs,
Je n'entends pas seulement des murmures,
Mais comme un chant lointain
Qui berce et endort l'être tout entier,
Une musique qui veut faire diversion au songe magnifique.
Mais quoi ? Quelles sont ces ombres et d'où viennentelles ?
Elles arrivent de Hapiiord ! Hommes, debout !
De nouveau livrons la bataille de Harald à la belle chevelure !
Les morts sont revenus !
Oui! Roald, Sote, Thore, H a kl an t, tristes revenants A l'heure de minuit comme des spectres vivent de nouveau.
Rollang se dresse et Herlang se soulève, Gomme une taupe sort de son trou.
Ce sont ceux-là qui traîtreusement Cheminent de chaumière à chaumière, Eux qui vont s'asseoir près de la couche du paysan Et sont les artisans de la division.
Debout, hommes de la lumière ! Massacrez ces fils de
la nuit !
Entourez courageusement l'arbre du rêve, A l'appel aux armes du roi Harald, Et élevez fièrement vers le ciel, Plantez solidement dans le sol de Norvège Un Mai dressé sur les cadavres de tous ces vaincus.
Car nous avons l'avenir, eux le passé et la mort, Eux poursuivent le môme but que le roi Kotve, Nous, nous naviguons vers l'aurore.
Regardez autour de vous ! Le jour de Hapfiord Illumine le monde entier, Le soleil qui dorait les steppes de Solférino
222 POÉSIES COMPLÈTES D'iBSEN
Et qui rougissait les ondes ensanglantées de Lissa, Et qui, enflammant la porta Pia, Mit en fuite les soldats du Pape.
Le soleil qui faisait éclater les forts de Sadowa, C'était le même que celui d'Hapfiord et de notre nouvelle
époque.
C'était celui qui éclaira Harald, Quand il réunit en un royaume nos îlots déserts, Et c'est à sa lumière que s'enfuirent les trolls Et que s'évanouit le mensonge.
Eh bien, ô mon frère de Norvège, sois attentif à saisir
les signes du destin.
Aujourd'hui c'est seulement la pierre angulaire Du monument de la patrie qui vient d'être posée. Comprends l'esprit des nationalités ! Vainement on le
braverait.
Cavour et Bismarck nous ont enseigné à le connaître Et le héros de Caprera A tué bien des morts et beaucoup de spectres.
Oui, l'idée de Harald domine cette époque, Aujourd'hui encore se livre la bataille de Hapfiord.
Deux esprits sont en lutte toujours :
L'esprit du roi Harald pour l'union Contre l'esprit de la désunion.
0 mon pays, si tu abandonnais cette lutte pour l'unité, Il vaudrait mieux jeter bas ce monument du millénaire. Ne laisse pas mentir cette pierre qui se dresse au-dessus de la mer !
Ne la laisse pas se dresser comme un reproche honteux ! Mais si tu possèdes vraiment une âme héroïque, Si tu veux vraiment vaincre, ô mon pays, Alors je te le prédis joyeusement : tu vaincras ! Et ceux qui viendront après nous Pourront fêter la véritable unité.
Et par dessus les querelles du jour, les luttes et les
bruits de la ville, Le monument s'appuiera sur les rochers du Dovre. Alors seront accomplis les desseins de la reine Ragnhild ! Alors, ô ma patrie, tu seras le pays des âmes nobles, Et tu auras retrouvé ta grandeur disparue. L'oracle aura reçu une glorieuse réalisation.
O mon pays, tu marcheras audacieusement, je le vois, Selon le rêve généreux du passé
224 POÉSIES COMPLÈTES D'jBSEN
Sur la route claire du temps présent,
Cette route qui mène au Nord, libre, puissant et unifié.
Après avoir lourdement dormi
Tu t'es réveillé plein de forces en attendant le mot
d'ordre, Et maintenant tu es la race qui possède la volonté et
la foi, La race puissante, trop à l'étroit dans ses fjords, La race qui saura vaincre et s'affermir dans le monde
entier Et orner de riches lauriers son front victorieux.