‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 4 sur 76 · TULLIA, FABIEN · texte numérisé non relu

TULLIA, FABIEN

tull ia, rentrant à droite et se reculant un peu en l'observant,

Il ne m'a donc pas vue ? Ou bien il me fait montre D'un dédain par trop grand aussi pour ma rencontre ! Un peu d'attention du moins me restait dû ! C'est lui! Mais dans quel trouble à cette heure perdu? Est-ce quelque autre ou bien moi seule qui le cause? Ce n'est certes pas moi qu'il attend, je suppose! Si c'était l'autre? Eh bien! il serait trop plaisant Que j'en fusse jalouse et tremblante à présent! L'aimerais-je aujourd'hui? Non.

Fabien. Il se lève et se promène avec agitation sans la voir.

L'atroce folie, Que ronger des liens où soi-même on se lie, En creusant la rancune amère où l'on se plaît! Tout est bien mort en elle! Et c'est l'oubli complet ! Tandis qu'en moi, malgré ma leçon fière apprise... Ah ! comme follement aussi je la méprise I Elle est là-bas, qui rit peut-être à mes dépens, Et s'apprête à me tendre un cruel guet-apens!

Allons! qu'elle me voie! et que l'orgueil efface Toute émotion vile à l'instant sur ma face!

// va pour sortir à droite. Tullia vient au-devant de lui. Us se croisent. Mouvement de Fabien qui salue avec une froideur affectée , et passe.

Fabien , à part.

C'est elle !

tullia, à part.

11 a pâli !

Fabien, à part.

J'ai failli me trahir!

Pas un seul mot!

tullia, à part.

Quoi? rien? comment le retenir?

Pardon, monsieur!

fabien, se retournant.

Madame?

A part.

O lâche! ma voix tremble!

TULLIA

Une femme, une amie, était là, ce me semble? Je la cherche.,.

FABIEN

Excusez, madame, je n'ai vu

Personne ici.

TULLIA

Pourtant, tout à l'heure j'ai cru Vous entendre appeler par quelqu'un ici même,

Avec intention.

Pendant que nous causions avec franchise extrême, Et je croyais...

FABIEN

J'arrive.

TULLIA

Et de notre entretien?...

FABIEN

Rassurez-vous, je n'ai, madame, entendu rien !

tullia, à part.

Si grande insouciance est-elle fausse, ou vraie? — Et qui vous dit, monsieur, que si fort je m'effraie? Si ce que nous disions vous est resté secret...

FABIEN

Sur l'honneur !

TULLIA

Je l'apprends peut-être avec regret!

Vous m'eussiez crue alors, sans peine, j'en suis sûre.

Fabien, a part.

O serpent! qui veut voir le trou de sa morsure ! — Vos secrets sont à vous, madame, gardez-les!

TULL1A.

Ah ! si c'était de vous pourtant que je parlais !

FABIEN

De moi, madame? en vain je cherche, et ma surprise Est égale à l'honneur dont on me favorise !

A part, pendant que Tullia s'écarte pour s'assurer de leur solitude.

Orgueil, plastron menteur, doublé d'horribles clous! Mais je mourrais, mordant le fer comme les loups, Plutôt que d'avouer ce qu'en moi je surmonte Et nourris chaque jour de torture et de honte! O sirène!

tullia, revenant, les yeux baissés.

J'avais grand tort, assurément, S'il faut croire sincère un tel étonnement?

FABIEN

Je n'ai sujet aucun d'avoir recours au masque!

tullia, le regardant.

Non, car à votre front l'orgueil luit comme un casque!

FABIEN

Je n'ai rien à défendre !

t u l l i a , doucement, après un silence.

Et moi, rien, n'est-ce pas, A regagner d'un cœur si tranquille en tout cas ? Un peu d'oubli, voilà mon tort irrémissible ! Mais vous, tout souvenir vous est-il impossible? Et vous estimez-vous, en vous-même, si peu, Pour que vous puissiez croire à mon complet adieu? Souvent le repentir de bien près suit la faute, Et fait au fond de nous une place plus haute A l'absent, dont l'image où palpite une voix Dans le temple embelli flotte comme un pavois! L'amant qu'on a quitté, c'est celui que l'on pleure Le plus, peut-être? — Ici, disais-je tout à l'heure !

FABIEN

J'aurais lieu d'en avoir vraiment quelque fierté !

TULLIA

Ainsi, je vois par vous mon regret insulté? Ah ! que saurions-nous donc absoudre, si la bouche Qui fait un tel aveu n'a plus rien qui nous touche? Et qu'avions-nous aimé jadis, si nous gardons Aux remords confessés nos regards sans pardons?

FABIEN

Mon incrédulité peut-elle être une offense? Mais j'ai bien quelque droit de m'étonner, je pense, D'on ne sait quel regret qui depuis six grands mois S'éveille étrangement, pour la première fois.

Silence,

tullia, douloureusement.

Ah! l'abîme est profond qui toujours nous sépare! Homme ou femme, ici-bas, chacun garde en avare Un secret pour lui seul enfoui dans son cœur, Et, comme un bouclier, porte un masque moqueur! Pour nous enorgueillir d'ironiques conquêtes Nous nous mentons partout, séducteurs et coquettes, Mais leur mépris pour nous vaut le nôtre pour eux, Et la peur de l'amour fait les froids amoureux ! Qui sait ? Peut-être un jour deux âmes fraternelles, Jalouses des trésors accumulés en elles, S'unirent par hasard en de courtes amours, Et n'avaient qu'à s'ouvrir pour se fondre toujours ! Un jour, deux êtres faits peut-être l'un pour l'autre, Et dans la même foi chacun tacite apôtre, Ont feint de se trouver, sans jamais laisser voir Qu'ils s'en vont par le monde avec le même espoir! Oui, l'amant dont un jour le souvenir s'envole, Qu'un caprice appelait, et que l'on crut frivole, Était peut-être aussi, sans le dire, embaumé D'un amour orgueilleux, solitaire et fermé!

fabien, se contraignant.

Serait-ce à mon profit, ce beau discours?

TULLIA

Peut-être ?

On se lasse et l'on part, sans s'être fait connaître!

LA RENCONTRE 2f

Fabien, railleur.

Et souvent, à celui que l'on avait quitté L'on revient par dépit, ou curiosité ?

TULLIA

Pour quelqu'un qui n'a pas banni toute noblesse...

FABIEN

Un oubli trop facile est un affront qui blesse? Si peu que vous aimiez, c'est d'un mépris trop grand Que de vous voir partir d'un œil indifférent? Votre beauté, du moins, veut un dernier hommage? Et l'amant qui s'en va sans regret vous outrage?

TULLIA

Celui qui rit ainsi de son propre abandon,

N'eut pas même un reproche, et n'a pas un pardon,

Indigne d'un remords, était l'amour indigne,

Et mérita l'arrêt qu'on regrette, et qu'il signe !

Le premier il mentait alors à nos genoux,

Et si nous trahissons, il fut traître avant nous !

Fabien, très amer.

Allez ! riez aussi, pour être longtemps belle !

Ce qu'il fut, ce passé, qu'un hasard vous rappelle,

Au peu qu'il en coûta pour briser autrefois

Ses chaînes, vous avez présumé tout son poids !

Avons-nous cru jamais à nos propres paroles?

Aux encensoirs voués à d'uniques idoles ?

Aux pas toujours unis dans les mêmes chemins?

Aux magiques rameaux toujours verts dans les mains?

Aux éclairs éternels ? aux urnes jamais vides ?

Non ! qui crut aux serments seul peut croire aux perfides.

Ce souvenir, madame, est affreusement loin !

J'ai beau fouiller au fond du plus obscur recoin

De moi-même, vraiment, je n'ai pas de rancune !

Je suis sans plainte, étant sans jalousie aucune !

Le beau rêve éclipsé ! Vous en vouloir ! Pourquoi ?

Trahi ? Le grand malheur ! mais n'est-ce pas la loi ?

Non, madame, cela n'a rien qui m'assombrisse!

C'est le conte ordinaire, et c'était le caprice

Qui se raillait lui-même en se sentant banal,

Qu'un bal avait fait naître, et qui meurt dans un bal.

Pour cela qu'avant moi se lasse une maîtresse,

Moi, sentir ma pensée ou mon âme en détresse ?

Non ! c'est la vieille histoire et le vieux dénouement,

Vieux, autant que les mots si doux et le serment

Qui dans tous les baisers voltigent sur les fièvres;

Vieux, comme les aveux, les regards et les lèvres ;

Vieux, autant que l'amour, ce mensonge ! aussi vieux

Que l'éternel ennui qui nous tombe des cieux !

tullia, à part.

Il raille; et cependant il parle sous l'étreinte D'un mal profond.

FABIEN

Non, non. Riez ! Je suis sans crainte,

Quand vous me révélez vos regrets et vos pleurs.

D'où viendraient vos remords ? D'où naîtraient mes douleurs?

De quel traître départ me parlez-vous ? Quel crime

A donc soudain creusé sous ma vie un abîme,

Et réclame si tard son pardon ?

TULLIA

Et d'où vient L'amertume qu'en vain votre fierté contient? Je ne la sens que trop saigner, votre blessure !

Fabien, se redressant.

Je ne suis nullement blessé, je vous assure !

Il n'est point d'amertume en ce que je vous dis.

Nous avons échangé bien des serments jadis,

Mais de ceux que chacun en soi-même renie.

Ce fut l'amour tranquille en sa double ironie,

L'aventure courante au terme si prévu,

L'union où chacun s'estime heureux, pourvu

Qu'il sente son cœur libre et fragile sa chaîne,

Et rêve sans pâlir la rupture prochaine !

On ne rompt même pas ce lien passager;

On le laisse tomber un jour, sans y songer;

Et l'amour de la femme aisément se rattache

A plus menteuse voix, à plus fine moustache !

Sitôt l'ennui venu, vient le nouvel amant.

Que vous reprocherais-je ? Avez-vous seulement,

Par un égard vulgaire, essayé d'un mensonge ?

Pas même une heure ! Et moi j'en souris quand j'y songe,

Car celui-là mérite à mon sens le mépris, Qui ramasse et rassemble un espoir en débris !

TULLIA

Amèrement aussi ce soir je vous écoute ! Et je sais mesurer, à l'effort qu'il en coûte Pour nier aujourd'hui sa richesse, un passé Trop méconnu de moi, faussement méprisé Par vous !

FABIEN

C'est me montrer une foi légitime Dans le haut prix auquel une femme s'estime ! Et je vous félicite, en toute humilité, Pour votre clairvoyance, ou votre vanité.

TULLIA

Vanité bien étrange, alors, qui tout entière Vient s'offrir elle-même à l'ironie altière !

FABIEN

Comme une amorce, où luit clairement l'hameçon!

TULLIA

Non, Fabien ! comme un gage et comme une rançon.

FABIEN

Gage? De quel espoir? Rançon? De quel reproche?

TULLIA

Est-ce donc à plaisir qu'un cœur se fait de roche ?

FABIEN

Est-ce donc sans raison qu'un cœur froid reprend feu ?

TULLIA

Pour vous, la raillerie est-elle un si doux jeu ?

FABIEN

Pour vous, la fourberie est-elle si charmante?

TULLIA

Ah ! c'en est trop ! — Pourquoi voulez-vous que je mente?

FABIEN

Mais que voulez-vous donc me faire croire? Et vous, Que croyez-vous vous-même, enfin ?

TULLIA

C'est qu'entre nous Tout n'est pas mort, peut-être, et que tout peut revivre ! Je veux que vous croyiez au remords qui me livre Pour m'en purifier soumise à vos mépris 1 Ce que vous me cachez, Fabien, je l'ai compris Au soin que vous prenez d'en comprimer la plainte. Ce que je sais, ami, c'est que je suis sans feinte, Que je lis dans vos yeux comme en votre pâleur, Et que, transfigurée en sondant ta douleur, J'aurais droit au pardon plutôt qu'à l'anathème. Mieux et plus qu'autrefois, Fabien, crois que je t'aime !

fabien, passionnément. Tullia, dis-tu vrai ?

tullia, de même.

Vois si mes yeux sont faux !

fabien, à part.

O femme! ô souvenir plus tranchant qu'une faux ! Qu'elle est belle, pourtant!

Haut.

Oh ! ne sois pas si belle 1

TULLIA

Oui, belle, je le sens, d'une beauté nouvelle !

FABIEN

Tous les parfums des bois sortent de ses cheveux !

La prenant dans ses bras et l'asseyant sur un banc.

Eh bien, apprends-le donc bien haut, si tu le veux ! En vain je m'efforçais de te fuir; ton image Me précède partout, m'attire davantage.

Oui, tu l'as deviné; je raillais en effet. L'orgueil ment ! Compagnon sanguinaire qui fait Du mal qu'on veut guérir l'incurable supplice; On l'appelle vengeur; et ce n'est qu'un complice. Quand tu te détournas de nos frêles amours, Je partis, l'appelant en vain à mon secours; Mais sans cesse à travers mes révoltes vaincues,

M'abreuvant au poison de ses pointes aiguës.

Si je me suis roidi tout à coup ce jour-là,

C'est qu'en moi tout un ciel inconnu s'écroula !

Et lorsque autour de moi je serrais ma cuirasse,

Le souvenir fouillait avec sa dent vorace

Sous les débris vivants de tous les bonheurs morts;

Et l'enchanteur maudit les changeait en trésors,

Et je sentais partout s'enfoncer les racines

De désirs grandissants faits d'espoirs en ruines !

Oui, plus je me faisais du mépris un devoir,

Plus j'espérais, et plus je voulais te revoir!

Et je venais ici, pâle, t'aimant encore

D'un amour étouffé d'autant plus qu'il dévore,

D'un amour éveillé par son propre linceul,

Et qui, brûlant trop tard, croyait brûler tout seul.

Tombant à ses genoux.

Et de loin, te cherchant sous une ombre qui cache, Je me faisais plus fier afin d'être plus lâche !

tullia, avec enthousiasme.

Ah ! sois fier, cette fois, mais d'être aimé, Fabien !

Fabien, se relevant.

Et je t'ai vue ! Alors, veux-tu savoir combien

Mon cœur, plein du remords de son propre courage,

A tressailli de joie, en se gonflant de rage?

Montrant d'un geste le fond du théâtre.

TULLIA

Nous partirons bien loin. Cet homme, je le hais! Je ne l'ai point aimé, mon Fabien ! Et jamais Je n'y penserai plus !

fabien, à part.

Moi, toujours !

TULLIA

Je le jure !

Où tu voudras, demain, partons!

fabien, à part.

Quelle torture !

TULLIA

Va ! nous nous aimerons d'un amour jamais las !

FABIEN

Nous aimer !

// se recule. — A part.

Insensés ! Entre nous deux, hélas !

Se dresse un souvenir que vainement je raille. Entre nous deux je sens s'épaissir la muraille Où debout sur l'oubli l'orgueil veillait, gardien Des glaces de son cœur et des brasiers du mien ! Élans tardifs ! Derrière un rempart tutélaire, Lâches élans ! dormez ! Sans plainte et sans colère, Redresse-toi sur eux, fierté dont je m'armais !

Rien ne peut plus renaître entre nous désormais.

Se rapprochant de Tullia qui l'a suivi des yeux avec angoisse, et qui va a lui.

Ainsi donc, vous croyez, lorsqu'un vain souffle emporte

En l'effeuillant, un jour, la rose à moitié morte,

Que rouge et chaque jour encor s'élargissant,

Elle peut refleurir sur sa racine en sang ?

Vous croyez qu'un éclair, en s'éteignant dans l'âme,

Peut y faire surgir un paradis en flamme ?

Vous croyez qu'un refrain arrêté brusquement

Peut nous suivre la nuit comme un rugissement

Qui dans un noir ravin rebondit d'angle en angle ?

Qu'on peut faire un vautour d'un oiseau qu'on étrangle?

Et d'un caprice un soir pour un autre oublié,

Un amour immortel, ardent, fier et souillé?

Dites, le croyez-vous ?

tullia, écrasée.

Oh ! Fabien !

fabien, avec emportement.

Alors, dites Lequel sait plus aimer ses souffrances maudites, Des deux tyrans qu'on nomme orgueil et lâcheté? Dis-le, toi, femme, amour, perfidie et beauté !

tullia, suppliante.

Grâce pour ton supplice, ô Fabien ! je t'adore ! Et l'occident de pourpre est l'envers d'une aurore Immense ! Crois en moi, Fabien ! et pour toujours !

Fabien, amer.

Oui, tu sais oublier, toi, femme! Toi, tu cours Sans qu'un baiser te laisse à toi sa cicatrice, Comme à celui d'hier, à ton nouveau caprice!

TULLIA

N'appelle pas ainsi mon amour d'aujourd'hui !

FABIEN

Que sais-tu de l'amour? Ne parle pas de lui !

TULLIA

Qu'il a soif de croyance !

FABIEN

Et faim d'hypocrisie !

A part.

O misérable orgueil ! Qu'es-tu donc, jalousie ?

TULLIA

Je sais qu'il peut grandir sous des regards ingrats I

fabien, à part.

Oh ! pouvoir lui rouvrir éperdument mes bras !

TULLIA

Je sais qu'il met en moi l'ardeur dont toi tu brûles!

FABIEN

Tu sais qu'il meurt aussi sous des lèvres crédules

Et boit au souvenir comme on boit au Léthé !

Mais s'il renaît en vous de sa duplicité,

Crois-tu qu'il ne soit fait pour nous que de bassesse?

Non; à sa propre gloire il s'enivre sans cesse;

Et quand sa propre honte a fait son piédestal,

11 ne redescend plus à son tréteau natal !

Et, tout éclaboussé de sa cendre avilie,

L'amour peut pardonner, mais jamais il n'oublie!

t u l l i a , après un court silence.

O Fabien ! je comprends à présent ton orgueil !

Et, fière aussi, j'irai, muette, sous le deuil

D'un bonheur dont l'amour est le gardien farouche

Et qui nous entre au cœur en nous fermant la bouche !

Lui-même il nous sépare, ayant en moi versé

Même frisson hautain, même horreur du passé,

Agrandissant en moi ta blessure profonde,

Mais en laissant en toi mon âme, morte au monde !

Elle se dirige vers la droite pour sortir.

fabien, suppliant , les bras vers elle.

O Tullia ! pardonne à ton tour; j'étais fou !

tullia, après un moment d'hésitation, revenant vers lui. Eh bien, jette-moi donc tes deux bras à mon cou !

Fabien veut s'élancer vers elle, mais il s'arrête, et ses bras ouverts retombent comme malgré lui.

Ton amour se révolte, hélas ! contre lui-même. Et le mien n'en sait voir qu'une preuve suprême,

Hélas ! dans cet affront cruel pour tous les deux !

Sur tes bras retombés quand j'avançais près d'eux,

Pèse de tout son poids l'idole profanée;

Et de loin vers ta bouche à regret détournée,

Une idole nouvelle et sans tache apparaît

Qui, prise entre tes bras, sur-le-champ tomberait

En poussière avec toi ! D'aujourd'hui je m'éveille 1

Et ton amour m'a faite enfin à toi pareille,

Jalouse aussi de fuir un mépris mutuel.

L'amour est maintenant pour nous deux comme un ciel

Où dès qu'on y pénètre on en devient indigne,

Mais dont l'éclair lointain nous sacre de son signe,

Auréole saignante à toute heure, en tout lieu,

Que nous emporterons dans notre tombe ! Adieu !

Cher amant, désespoir de mon âme ravie !

Nous nous sommes trouvés trop tôt dans cette vie ;

Nous nous sommes connus en ce monde trop tard !

Adieu ! regardons-nous dans un dernier regard,

Pour que toujours au loin notre image s'y dresse,

Ivre d'un souvenir d'impérissable ivresse,

Fabien, et d'un sanglot immortel !

Elle va pour sortir.

Fabien, qui s* est laissé tomber, accablé, sur le banc»

Malheureux !

Je la laisse partir ! Oh 1 le cœur est affreux 1 Je suis seul, désormais ! Tullia !

Il fait quelques pas.

tullia, tournée vers lui.

Tu blasphèmes !

L'impossible baiser que nous fuyons nous-mêmes, Que le vent à jamais rapportera vers moi, A jamais s'en ira de mes lèvres vers toi ! Et toujours il vivra dans notre cœur fidèle, L'amour, qui vient d'ouvrir entre nous sa grande aile I

Elle sort lentement, Fabien la regarde, désespéré, semble vouloir s'élancer à sa suite, puis s'arrête, et sort précipitamment de l'autre côté.

Le rideau tombe.

Les Amants

éM<ATIWi

xA ^Anatole France.

Sous un souffle qu'emplit l'aube des premiers temps S'évapore la terre aux verdures nouvelles; L'arbre enivré s'incline au bord des clairs étangs; Et les feuilles au ciel battent comme des ailes Dans l'âme fraîche du printemps.

Sur l'herbe où la rosée a perlé leurs pieds roses Les nymphes ont conduit les danses d'autrefois; Et Pan qui rit au loin, les paupières mi-closes, Écoute en s'éveillant chanter de douces voix Dans l'air fait du parfum des choses.

Dans l'innocente paix d'un matin enchanté La nature se vêt de grâce et d'harmonie; Tout reprend la candeur de sa virginité; Et dans un souvenir d'existence bénie

Tout baigne et lustre sa beauté.

L'homme passe oublieux des misères humaines En ce monde oublieux des mortelles saisons; Et vers des Dieux amis purs encor de ses peines Son cœur léger qui flotte en vagues floraisons S'en va sur les brises lointaines.

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