L'ESCORTE
kA Georges Lafenestre.
L'amour marche à travers les siècles, escorté De deux frères jumeaux fils de la volupté, L'un muet, sourd, aveugle, et que l'autre redoute Qui toujours le regarde, en vain parle ou l'écoute; L'un spectre noir dans l'ombre, et l'autre lumineux Dans l'éclair; une haine effrayante est en eux; Et sans qu'on voie un choc, un glaive qui se teigne, L'un reste invulnérable et l'autre toujours saigne; Ils repoussent les cœurs que l'Amour veut unir; L'un se nomme l'Oubli, l'autre, le Souvenir. L'Amour passe à travers l'humanité crédule; A chaque battement d'on ne sait quel pendule, A sa droite se dresse un obscur combattant, A sa gauche rayonne un guerrier palpitant; L'Ame qu'ils touchent part ou reste inassouvie; Le premier c'est la Mort, et le second, la Vie. L'Amour monte à travers les sphères du ciel bleu ; Triste, entre deux reflets, il monte, il cherche un Dieu Et tour à tour brisant ou redonnant une aile, Crie aux astres : « Néant! » ou bien « Vie éternelle! »
ÏÏOHÈéMIENiS
Le royal archer, le divin soleil, Dispersant l'amas d'humides barrières, Ruisselle en traits d'or le long des clairières; Et tout resplendit sous le chaud réveil Du divin soleil.
Du sentier rocheux ouvert sur la plaine, Fourmillant au fond de l'ombre du bois, Descend la tribu sans ville et sans lois Qui sous la lumière, heureuse, à voix pleine, Chante dans la plaine.
Les bruns voyageurs aux pompeux haillons, Comme un dais vermeil traînent leur poussière; La troupe aux grands yeux proscrite et sorcière, Fait comme des rois vêtus de rayons Briller ses haillons.
BOHÉMIENS 4f
Proscrits fiers aussi des lambeaux de gloire, Comme eux voyageurs et magiciens, Au soleil comme eux les rêves anciens Changent leurs linceuls dans notre mémoire En éclairs de gloire!
LE TO\r%jAIT
Que tes yeux sont beaux! J'ai fait sur tes yeux Mes plus beaux tercets, ô ma bien-aimée! Ta bouche est petite, aux baisers fermée; J'ai fait sur ta bouche au pli gracieux, Mon plus doux cantique, ô ma bien-aimée! Ton sein jeune exhale un parfum vainqueur; J'ai fait sur ton sein, l'âme encor pâmée, Mon plus fier poème, ô ma bien-aimée!
Si tu possédais un cœur, sur ton cœur Je cisèlerais, ainsi qu'un camée, Mon plus fin sonnet, ô ma bien-aimée!
(Imité de H. Heine.)