SERENADE
SÉ\Ê^c4VE
a coupe où sans regret tu versas l'affreux vin Reste la coupe d'or d'un échanson divin !
La nuit qui scintillait quand nous nous séparâmes Reste l'âme étoilée où montaient nos deux âmes!
La fleur qui mourra loin de tes profonds cheveux Reste l'œillet béni qui servait les aveux!
Le vent qui passe et prend le baiser qu'on oublie Reste le messager du serment qui nous lie!
L'oiseau mélodieux que tu n'écoutas plus Reste le rossignol des jours où je te plus!
Le socle où je dressais ta statue infidèle Reste le piédestal d'une image immortelle!
il. 1
Le parfum voyageur dont ton sein m'a sevré Reste l'errant désir que partout je suivrai!
L'heure qui vainement sonne dans ma détresse Reste l'instant sublime où venait la maîtresse!
La chanson qui s'éteint tristement dans le soir Reste l'écho vivant d'un immuable espoir 1
Et l'univers morose où j'ai perdu ta gloire Reste le paradis auquel tu m'as fait croire!
LUNE NOUVELLE ff
LUCNiE NOUVELLE
C'est l'heure où la rose inclinant sa tige Aspire autour d'elle un baiser plus doux. O frisson du soir ! Caresse ! O vertige ! Dans le crépuscule à quoi rêvons-nous?
Tout se fait suave et se vaporise, Et tout s'abandonne aux vagues langueurs. O mots embaumés flottants sur la brise 1 Quel profond silence embrase nos cœurs?
Là-bas, dans le golfe aux ourlets d'écume, Les bruits de la mer, comme ils sont légers! O palmes nageant vers nous dans la brume! Que regardons-nous sous les orangers ?
La nuit nous enlace. Oh ! vois nos pensées Éclater au ciel en floraisons d'or.
O les mains dans l'ombre ardemment pressées! Quel secret nous garde un riche trésor?
f6 LES AMANTS
Tout palpite afin que tout mêle et fonde En moi ta tendresse, en toi mon espoir. O baiser donné pour un autre monde !
Quel nimbe est là-haut sur nos fronts ce soir?
LES ÊCUSSONS <[J
LES ÈCUSSO^CS
Clorinde a les yeux clairs et froids comme l'acier, Qu'indignent les aveux, qu'allument les mains jointes ; Elle habite l'orgueil comme un donjon princier; Et son regard, pareil au fer d'un justicier, Sait plus loin dans les coeurs enfoncer mille pointes.
Jane a les yeux profonds, obscurs comme les trous Que sur les hauts remparts braquent les coulevrines. Quand, lourds de voluptés, ils se fixent sur nous, Entre leurs cils serrés flotte un nuage roux, Et deux vides brûlants restent dans nos poitrines.
Alice a dans les yeux l'éclat des pièces d'or;
Et ce n'est point au cœur que sondent leurs silences.
Ils semblent soupeser quelque secret trésor;
Et sans cesse inquiets, ils oscillent encor,
Comme font les plateaux des parfaites balances.
f8 LES AMANTS
Les yeux pâles d'Hermine ont les vagues clartés
Des cierges dans le jour que le vitrail décalque.
Confesseurs des désirs benoîtement quêtes,
Ils leur versent le deuil et les lividités
Des lampes que l'on range autour d'un catafalque.
Les yeux de Julia sont les feux incertains Des lanternes qu'on cache entre d'épais feuillages, Sur le seuil d'une auberge aux buveurs clandestins, Ou ressemblent encore à ces soleils éteints Embourbés dans les joncs des fiévreux marécages.
Mais, Hélène! tes yeux sont comme deux gardiens De toi-même ignorés, fils des blancheurs premières; Innocence! ô candeur des chastes entretiens! Quels yeux déjà ternis pourraient percer les tiens, Ces deux grands boucliers faits de pures lumières?
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TROP LOIN fÇ
T\OT LOI^d
Mon âme est un pays plus lointain que la Chine, Ma chère ! Et c'est en vain que vers moi méchamment Tu tournes tes yeux froids pour y lire un tourment. O femme! trois fois femme! ô cruelle machine! Rallume-les, tes yeux, à ceux d'un autre amant! Mais n'espère jamais que cet éclair m'émeuve! Si tu veux voir saigner mon cœur, tu perds ton temps. Ton manège est trop vieux, ta ruse n'est pas neuve, Et c'est la loi banale, et je n'ai plus vingt ans. Ton regard glisse en vain par-dessus ton échine. Mon âme est un pays plus ancien que la Chine, Mille fois plus peuplé de jaloux habitants, Qui dans un fleuve jaune, en éclatant de rire, Jettent leurs nouveau-nés, comme font les Chinois. Trop de monstres caducs grincent dans cet empire, Ma chère ! Et je souris de voir tes yeux sournois Comme des fers aigus dardés vers ma poitrine. Mon âme est un pays muré comme la Chine!
LE TcALIS Mc4^l
kA Edmond Lepelletier
Une fée a pour elle été douce marraine. J'ouvre mon souvenir, afin de la revoir Heureuse dans la vie, et dans la mort, sereine, N'ayant jamais connu des rêves que l'espoir.
Elle est morte à seize ans, vierge, belle, adorée, Je le savais, son cœur à peine ouvert rempli ; En un coin de mon âme, au fond d'un chaste pli, Elle dort à jamais, froide, blanche et parée.
Reliquaire odorant dont un ange a la clé, Son cœur à peine plein s'est fermé; je le porte Loin de vous tous, en moi profondément celé; Car seul j'avais surpris le secret de la morte.
Que celui qu'elle aima ne sache jamais rien Du séraphique amour dont il eût brisé l'aile! Et que toujours entier, mystérieux et frêle, Le virginal secret vive et reste le mien!
LE TALISMAN 6l
Qu'il soit mon talisman, comme il est ma relique, Cet amour que la mort a sauvé du réveil ! Pour m'entr'ouvrir en songe une vie angélique, Qu'il monte, encens lointain, à travers mon sommeil?