Poésies complètes
C'était trois ans après le péché dans l'Éden. Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe, Luttant contre le tigre et poursuivant le daim. Tranquille, il aspirait l'acre senteur de l'herbe.
Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés, Assise aux bords ombreux d'une vierge fontaine, Regardait deux enfants s'ébattre à ses côtés, Attentive aux échos de la chasse lointaine.
Adam sous la forêt parlait d'Eve aux oiseaux, Et leur disait: « Chantez! Elle est belle, et je l'aime 1 » Eve disait: « Répands,. source, tes fraîches eaux! Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair même! »
Eve pensait: « Seigneur ! vous nous avez chassés Du paradis; l'archange a fait luire son glaive. Mordus par la douleur, et par la faim pressés, Il nous faut haleter dès que le jour se lève.
« Nous n'avons plus, errants dans ces mornes ravins, Maître ! comme autrefois, la candeur ni l'extase ; Et nous n'entendons plus dans les buissons divins L'hymne des anges blancs que votre gloire embrase.
« Mais qu'importent l'embûche et la nuit sous nos pas, Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire? Ah ! si l'amour nous reste et nous guide ici-bas, Soyez béni ! Dieu fort ! Dieu bon ! Dieu tutélaire !
« Adam a la vigueur et moi j'ai la beauté.
Un contraste à jamais nous lie et nous console ;
Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté,
Pour nous chaque fardeau se change en auréole.
« Et maintenant, voici grandir auprès de nous Deux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie; Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux, Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie!