LA VISION D EVE
« Vivant encore en nous qui revivons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle. Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds; Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.
« Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament, Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée, Qui s'étonne et s'abîme en leur regard charmant, Y cherche le secret d'une enfance ignorée.
« L'amour qui les créa sommeille en eux. Le Ciel Peut gronder; comme nous, dans le vent, sous l'orage, Ils se tendront la main, et l'éclair d'Azrael Ne pourra faire alors chanceler leur courage.
« Gloire et louange à toi, Seigneur! A toi merci ! Le châtiment est doux, si malgré l'anathème Le baiser de l'Éden se perpétue ici.
Frappe ! regarde croître une race qui t'aime ! »
Ainsi, le front baigné des parfums du matin, Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles, Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn, Sentait l'infini bleu noyé dans ses prunelles.
Or les enfants jouaient. Soudain, le premier-né, Debout, l'oeil plein de fauve ardeur, la lèvre amère, Frappa l'autre éperdu sous un poing forcené Et qui cria, tendant les deux mains vers la mère.
Eve accourut tremblante et pâle de stupeur, Et fermant autour d'eux ses bras, les prit sur elle; Et comme en un berceau les couchant sur son cœur, Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.
Bientôt tout s'apaisa, fureur, plainte, baisers ; Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme, Immobile, ses doigts sous un genou croisés, Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme !
Soleil du jardin chaste! Eve aux longs cheveux d'or Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire ! Toi, l'éternel soupir que nous poussons encor ! Ineffable calice où la douleur vient boire !