LES CYCLES
^4 Jacques Madeleine.
c ous des massifs touffus, au fond désert du parc, b La colonnade antique arrondissant son arc Dans une eau sombre encore à moitié se profile; Et la fleur que le pampre ou que le lierre exile Parfois brille furtive aux creux des chapiteaux. L'eau sommeille ; une mousse y fait de sourds cristaux A peine un coin du ciel en éclairent la moire, De sa lueur mourante où survit la mémoire Des regards clairs tournés vers des cieux éclatants. L'eau profonde ressemble à nos yeux, ces étangs Où chaque siècle ajoute, avec d'obscurs mirages, Au poids de sa lourdeur l'ombre de ses ombrages. Elle dort, enfermant près du pur souvenir Le pan du bleu manteau qu'elle veut retenir ; Mais sur le ténébreux miroir qui les encadre Des cygnes familiers, éblouissante escadre, Suivent le long des bords un gracieux circuit, Et glissent lentement, en bel ordre et sans bruit, Nobles vaisseaux croisant devant un propylée Comme un reste orgueilleux de gloire immaculée.
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STELLcA VESTE\cA
L'image de Florence en moi s'était dressée Ce soir-là. De nouveau, j'y suivais en pensée Les pas silencieux de Stella Vespera.
Sœur des merveilles d'art qu'un beau siècle inspira, Elle m'avait charmé comme un pur marbre antique, Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.
On disait sa famille oubliée. Un secret Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace, Comme un témoin souffert dont l'amour embarrasse, Une vieille toujours traînait à quelques pas, Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas, Duègne ou mère, à la fois gardienne et protectrice, Et tout en murmurant, soumise à son caprice. Tous les jours, environ une heure avant le soir, On la voyait venir du plus désert couloir
Faire choix d'un portrait de madone ou de dame
En lequel un vieux maître avait mis sa grande âme.
Elle restait alors, les bras croisés, couvrant
Le tableau d'un regard de défi, pénétrant
Et large, d'où partait vers la tête sans vie
Je ne sais quel éclair de dédain et d'envie.
Certe, avec ces chefs-d'œuvre au renom magistral
Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d'idéal;
Et moi-même, j'avais, au fond des galeries,
Dans quelque coin, derrière un pan des draperies,
Maintes fois contemplé cet entretien muet,
Antagonisme étrange où nul ne remuait
Du type impérissable et du type éphémère.
Chacun s'écartait d'elle ainsi que de sa mère.
On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté
Comme un rayonnement entourait sa beauté
Qui, splendide, éclatait en floraison entière,
Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre,
Dans une incomparable et mortelle froideur.
Ceux que vers elle avait attirés trop d'ardeur
S'étaient sentis vaincus et terrassés sur place
Par une pesanteur de mépris et de glace
Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom,
Nul n'avait jamais pu l'apprendre, disait-on.
Comme elle apparaissait vers une heure tardive
Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive,
On lui trouva bientôt ce nom mystérieux
De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux,
Par prière ou présent, n'avait obtenu d'elle
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Qu'elle posât jamais devant lui pour modèle. Elle n'aimait que l'art d'autrefois, et semblait Fuir le peintre au travail devant un chevalet.
Les curieux, lassés d'un effort inutile,
La laissaient disparaître au bas d'un péristyle
Dans l'ombre et dans la foule. On s'était contenté
D'une légende autour de sa sévérité.
On disait qu'autrefois, Stella, sans aucun voile,
Avait brillé, bijou d'un palais, sur la toile,
Conception d'un prince inconnu du pinceau,
Sans rivale, parmi les plus dignes du sceau
Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.
Pour ce corps insensible, on disait qu'un jeune homme,
Un peintre florentin, plus tard s'était épris
D'un amour insensé mais fervent, et pour prix
Sut animer aussi cette autre Galatée.
Un soir qu'il l'appelait dans la salle écartée,
Il la sentit tomber dans ses bras doucement.
Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,
Fut prise du dégoût de sa métamorphose ;
Et pour se rendormir dans sa première pose
Comme autrefois, au ciel d'un art patricien,
Voulut chercher son cadre et son palais ancien ;
Mais soit qu'elle eût perdu la mémoire à cette heure,
Soit que le feu peut-être eût détruit la demeure,
Elle ne put jamais les trouver. C'est ainsi
Que Stella, sous l'élan d'un unique souci,
Errait désespérée, et jalouse de celles
Qui dans l'orgueil serein des formes immortelles De musée en musée insultaient son destin.
D'autres disaient encore et tenaient pour certain Que l'art avait en elle un malfaisant génie, Dont le regard, tombé sur une oeuvre finie, Changeait la toile exquise en rebut d'atelier.
Tel était à Paris le conte familier
Qui depuis mon retour m'obsédait, plus encore
Ce soir-là ; car octobre, agitateur sonore,
Semait dans l'air les voix des souvenirs perdus.
Et ceux-là revenaient en moi plus assidus,
Tandis qu'avec Centi, sur la berge isolée,
Je suivais pas à pas quelque lointaine allée.
Je l'avoue, en tout temps je me suis abreuvé
Des choses d'outre-vie, et n'ai que trop rêvé.
Mais Centi, le grand peintre, avait poussé mon âme
Vers les mondes obscurs dont il trouait la trame ;
Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement
Le dangereux levain d'un bizarre aliment
Qui, bien loin du réel, comme un corps qu'on délie,
Me roulait aux confins troublants de la folie.
Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux,
Où les arbres en feu renversaient leurs arceaux,
Le brouillard s'épaissir dans ces autres portiques,
Je sentais que l'esprit des songes fantastiques
Dormait autour de nous. Par instinct, j'arrêtai
Le récit sur les bords de mes lèvres monté,