‹ Poésies complètesChapitre 18 sur 59 · HEMRICK, LE VEUF CI · texte numérisé non relu

HEMRICK, LE VEUF CI

Partout où se croisant pour les muets combats

Les regards dans les cœurs se plongent ici-bas;

Dans tous les temps, sous tout climat, sur tout rivage,

C'est la loi qu'à son tour, éperdu, terrassé

Par le voluptueux désir qui l'a blessé,

L'orgueil d'un front viril, enivré d'esclavage,

S'est laissé choir aux pieds d'une fille aux beaux yeux

Qui l'écrase en jouant, sphinx alerte et joyeux.

Mais si jamais amour fut l'aurore d'un songe

Immortel, un serment sembla moins un mensonge;

Si jamais un regard, un sourire, une voix,

Furent clarté, reflet divin, son angélique;

Si jamais, comme au fond d'un temple une relique,

Une vierge adorée eut un riche pavois,

Ce furent ton amour, ton serment, ton visage,

Ce fut toi, Myriann, idole au faux présage!

Et de tous ceux enfin domptés par le tourment Qui fait d'un homme libre un misérable amant, Tel qu'un vaincu qui tombe à genoux sans cuirasse, Lui-même devant tous prompt à se désarmer, De ceux-là dont le mal est de croire et d'aimer, Qui donc, portant plus haut la fierté de sa race,

L'humilia plus bas que Hemrick, devant toi, Myriann! plus docile et courbé sous ta loi ?

Lui, le Breton épris des hasards, dont l'épée

Sans cesse étincelait à quelque œuvre occupée;

Lui, l'altier successeur d'aïeux vindicatifs,

Qui méprisait l'amour et haïssait les chaînes,

On le vit, oubliant sa superbe et ses haines,

N'avoir d'autres soucis que tes désirs furtifs,

Que l'ombre de ton front chassée, ou d'autre ivresse

Que de faire à ta vie un rempart de tendresse !

Dix ans, tu lui souris, sans que ta douce main,

Comme pour lui cacher l'anneau d'or de l'hymen,

Ait une fois tremblé de crainte dans la sienne!

Sans qu'à ta lèvre rose ou qu'à ta joue en fleur

Résidât le silence ou courût la pâleur

D'un remords né la veille ou d'une faute ancienne;

Et les lacs bleus des bois entre les joncs luisants

Sont moins clairs que tes yeux ne furent clairs, dix ans!

Et quelle âme, elle-même à ce point avilie,

A ce point se traînant dans l'écume et la lie

Des mystères impurs de ce monde pervers,

Aurait pu, même une heure, un seul instant jalouse,

Pour y lire les mots qu'enfouit une épouse,

Regarder par delà ton front lisse, à travers

Le limpide cristal de ton amour, ô femme!

Sans reculer bien vite et se sentir infâme?

HEMRICK, LE VEUF 93

Loin des villes, d'ailleurs, hérissant ses trois tours, Le manoir de Hemrick, ancien nid de vautours, Avait le vieux renom de se fermer aux fêtes ; Et tous deux, le front ceint de rayons, coutumiers De solitude et d'ombre, et de paix, vous aimiez, Couple heureux, à sentir vos âmes satisfaites, Au murmure tranquille et sacré des forêts, Se confondre au réveil des calices plus frais.

Mais non, Hemrick! Ton âme ardente était de celles Où le même foyer fait deux parts d'étincelles, Qui brûlantes d'amour, sont chaudes d'amitié ; Ton âme était le champ dont le sillon immense Pour les doubles moissons se trace et s'ensemence; Et chaque jour ainsi tu donnais la moitié " De toi-même à l'ami loyal, au frère d'armes, Mort aussi, pour rouvrir la source de tes larmes!

O morts! couchés là-bas sous le plomb bien scellé, Dans votre lit bien clos, sans serrure et sans clé, Dormez l'un après l'autre à la garde des anges, Complices embaumés d'un fraternel regret! Car avec vous descend dans la fosse un secret Dont les vers vont nourrir leurs discrètes phalanges; Et celui qui là-haut n'en avait rien compris N'en connaîtra jamais l'inexigible prix.

Lui, survit, foudroyé par deux fois, solitaire, Inerte, inconsolable; et toujours vers la terre,

Du matin morne au soir lugubre, l'œil baissé, Il reprend le chemin du cher pèlerinage; Et sa double douleur augmente avec son âge; Et vos traits qu'il évoque émergent du passé Plus glorieux, plus beaux, plus purs, ineffaçables, O morts! qu'il a lui-même étendus sous les sables!

Morts bénis, allongeant vos membres décharnés ! Si pour la trahison vous êtes jadis nés, Vous avez savamment vécu la tête haute; Et n'ayant point monté les cavales sans mors Des passions sans crainte et sans pudeur, ô morts! Ayant vaincu la vie, oubliez votre faute, Confiants tous les deux, abrités, n'est-ce pas? Dans l'ombre impénétrable et lourde du trépas!

Hemrick! c'est trop longtemps te complaire au supplice Des pleurs sur les tombeaux, du blasphème qui plisse Ton front qu'un orgueilleux bonheur avait sculpté! Viens ! Penche-toi ; souris vers la blonde auréole De ce frêle orphelin qui t'implore, symbole De l'amour renaissant de sa fragilité, Consolateur suprême, adorable héritage, Où ton désir s'obstine à revoir une image I

Mais il marche, l'enfant qui jouait au berceau Quand la mère en tes bras se roidit, sous le sceau De la mort étendant sa main séparatrice ; Et tu cherches toujours, d'un regard jamais las,

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