‹ Poésies complètesChapitre 20 sur 59 · HEMR1CK, LE VEUF · texte numérisé non relu

HEMR1CK, LE VEUF

Et combien peut la honte être aisément vaincue, Et le plus long mensonge être sans remords lourds, Et l'étreinte dernière être encor calculée, Pour ceux-là dont l'extase était l'heure volée!

Et cependant, — telle est notre nature, tel

Son besoin d'une idole et son besoin d'autel, —

Malgré la ressemblance où ta stupeur s'abreuve,

Tu te reprends quand même à douter par moment,

A t'écrier parfois dans ta ferveur : « 11 ment !

Le jeune homme pervers, l'accusateur sans preuve,

Le fils dénaturé qui souille à lui tout seul

Sa mère au front sans tache à travers un linceul ! »

Mais quand alors, ainsi qu'un justicier farouche, La narine renflée, et l'écume à la bouche, Prêt à bondir devant ce jeune homme étonné, Et ton choix déjà fait sur quelque panoplie, Tu ramènes ton bras avant l'œuvre accomplie, Qui pourrait lire au fond de l'élan refréné, Si c'est l'accusateur de la morte, ou lui-même, L'autre mort, que tu veux frapper dans son emblème 1

La preuve irrécusable, elle est là, devant toi ! Celle qui déserta ton honneur et sa foi, Aurait-elle avoué sa faute et sa traîtrise Au prêtre murmurant son bréviaire banal ; Ce prêtre, sans respect pour le saint tribunal, T'aurait-il tout redit par peur ou par surprise,

■ DTHECA

Ah ! De quel poids nouveau pèseraient ses aveux, Et quel frisson plus grand courrait dans tes cheveux?

Des témoins? Il en est qu'on menace ou soudoie ! Un imposteur, afin que bien mieux on le croie, Peut dans un coffret d'or habilement caché Flétrir sur le vélin la plus chaste mémoire, Et trouver le moment, le mur creux ou l'armoire; Au spectre qu'en sa couche un remords a touché Et qui parle aux vivants d'une œuvre expiatoire, On peut crier : Je rêve une impossible histoire!

Mais lui, le propre fruit du ténébreux forfait, Bien plus haut mille fois que jamais n'eussent fait Témoin, coffre qu'on brise, éphémère statue, Ce revenant réel, fait de chair et de sang, Nuit et jour il raconte un amour si puissant, Que l'amant dans sa forme en lui se perpétue Et témoigne, et t'accable, et t'insulte, et se rit Du vertige où tournoie et sombre ton esprit.

Oui, c'était bien le fils du compagnon coupable, C'était le compagnon lui-même — horreur palpable! Qui s'était devant toi redressé, trait pour trait, Comme un ressuscité qu'a rajeuni la bière, Ce matin-là, debout, calme dans la lumière, Cynique dans son crime au châtiment soustrait! Et pour ne pas céder aux démences soudaines, Tu t'es enfui livide, au hasard, par les plaines.

HEMRICK,LEVEUF 101

Tout le jour, à travers landes, vallons et bois,

Plein de larmes, ainsi qu'un vieux cerf aux abois,

Poursuivi par la meute ardente et découplée

Des jours heureux chantant dans ton long désespoir,

La soif inextinguible au gosier, jusqu'au soir,

A travers la campagne ironique et peuplée

De visions d'amants qui rapprochent leurs fronts,

Tu passas, tu rougis tes fiévreux éperons!

— Vengeance! Cri féroce et stupide espérance, Qui dans l'affolement d'une horrible souffrance Sors partout et toujours d'un cœur d'homme jaloux! A quel rêve jamais as-tu rendu la vie? Et qui donc, ta rancune une fois assouvie, Dans un sein ruisselant toujours par mille trous N'enfonce point encor ses dix ongles avides, Conseillère sanglante aux promesses perfides?

Tout le jour, dans ses yeux au brouillard épaissi, Dans sa cervelle en proie aux griffes sans merci, Tu t'élanças du fond des soupirs et des râles ; Tu rugis dans sa voix qui frappa sans repos Au loin sur la nature en paix et sans échos, Vengeance! toi qu'on montre aux murs des cathédrales, Inutile transport des hommes furieux !

Divine volupté, qui mens, comme les dieux!

Ils dorment tous les deux, là-bas, au cimetière! Pour la noble victime et pour sa soif entière

Ils n'ont plus de frayeur, ni de sang, ni de chairs! Et l'outragé ne peut que reboire sa honte! Et quand un flot de pourpre à sa face remonte, Il doit laisser tomber son poignard sans éclairs, Et laisser faire à Dieu, qui pèse, compte et juge, Et contre qui les morts n'auront pas de refuge!

S'ils étaient là, tout près, les voleurs de son nom, Les bourreaux souriants, que ferait-il? sinon Les écraser ensemble et d'un seul coup, sur l'heure, Ainsi que deux serpents sur le bord du chemin. Que pourrait-il de plus demander à sa main, Que de fermer leurs yeux où la lâcheté pleure Avec la grande nuit qui déjà les a faits, Peut-être pour toujours, unis et satisfaits?

Mais qu'importe qu'un couple épié prie et meure, Si l'angoisse pour l'autre est pareille, et demeure A jamais, si l'amour trahi hurle à jamais! Voilà pourquoi, murée en sa rage impuissante, L'âme du veuf, au soir, errait, morne passante, Irréparablement déserte désormais, Sans rien voir, sans entendre autour d'elle autre chose Que son effondrement dans la nuit vaste et close.

Page 1