‹ Poésies complètesChapitre 21 sur 59 · HEMRICK, LE VEUF IO · texte numérisé non relu

HEMRICK, LE VEUF IO

Et l'orage est prochain sur tous les horizons

Des gorges de Carnac aux sauvages gazons;

Aux vieux troncs caverneux se montrant leurs blessures;

Aux grands dolmens rangés dans la brume, tout droits;

Aux flaques de sang vif qui fume par endroits,

Où, comme un assassin couvert d'éclaboussures,

Le soleil, au sortir du tragique plateau,

Jette derrière lui son criminel manteau.

Semblables à des bras tendus, pleins de colère, Rétrécissant leur vol rapide et circulaire, Des nuages armés de feux, très bas et noirs, Accourent; de partout la foudre furibonde Eclate et rebondit de seconde en seconde; Et la nuit violente ouvrant ses réservoirs, Verse avec tous les bruits convulsifs des tempêtes La terreur aux bergers et la folie aux bêtes.

Et comme un endormi flagellé tout à coup,

Hemrick sur l'étrier se releva debout,

Blafard, la droite haute, et le buste en arrière;

Et tandis qu'emporté par son vieil étalon,

11 passait, l'œil sanglant, à travers un vallon

Qu'étoilaient, sous le ciel fendu, des croix de pierre.

Un sanglot surhumain, un cri désespéré, Vers les morts s'exhala de son cœur déchiré :

« Non! malgré les six pieds de terre sur vos restes, Malgré vos ossements en poudre, ô morts funestes ! Cria-t-il ; dût ma voix implacable, plus haut Que le tonnerre, ici rouler sans fin ! Dussé-je User à votre porte un poignet sacrilège, Vous ne dormirez point ce soir, traîtres ! Il faut Que vous vous réveilliez 1 II faut que vos oreilles S'emplissent pour toujours de l'horreur de mes veilles!

« Ah! vous ne dormez pas! Et le long des cyprès, Vos corps inassouvis approchés de plus près, Comme ils m'apparaissaient dans mes lentes tortures Errent au souvenir des printemps amoureux; Et cette nuit terrible est sans effroi pour eux; Et vous trompez aussi l'ange des sépultures! Enlacés dans la pluie et la foudre et les vents, Insensibles tous deux aux douleurs des vivants!

« Vous flottez devant moi, plus loin, lâches fantômes! Amants parés de fleurs aux sinistres arômes ! Et pendant qu'à leur seuil d'herbe épaisse ou d'airain, Sur les dalles qu'un pas insolite a heurtées, Mille formes de morts se lèvent irritées; Pendant qu'il vous poursuit, cet étalon sans frein, Et que mon bras pour vous anéantir se dresse, Vous ne daignez rien voir que votre propre ivresse !

HEMRICK, LEVEUF IOf

s Eh ! bien ! Puisque la vie enferme ma fureur, Cette pointe impuissante entrera dans mon cœur ! Et que tout mon enfer s'éteigne, ou bien consume Mon âme libre aussi de ses liens charnels; Et que je sache enfin si les affreux appels Des jaloux se tairont dans le sommeil posthume ; Si vous m'échapperez toujours! Et si jamais Tu ne m'aimeras plus, Myriann, que j'aimais! »

— Et comme un bloc, Hemrick roula hors de la selle, Une plaie à grands flots ruisselant sous l'aisselle, Au bas d'un mausolée où son blason paraît ; Et la porte de bronze a dans la nuit fatale Retenti sous son poing d'une voix sépulcrale; Et le vieil étalon brusquement en arrêt, Frappa d'un dur sabot sur le marbre sonore, Blanc d'écume, le cou tendu, jusqu'à l'aurore!

Io6 POÈMES ET POÉSIES

Page 1