L EPREUVE I I I
L'É?\EUVE
L'Invisible, celui qui règne dans les cieux, Assembla ses enfants pour lui chanter sa gloire ; Et Satan était là, qui se dressait près d'eux.
Et le Très-Haut lui dit: « D'où viens-tu?-^ Mon histoire Est vieille, répondit l'Adversaire : j'ai fait Tout le tour de ton œuvre avec mon aile noire.
« J'ai délié l'esprit que ta règle étouffait; J'ai pourri le bon grain, j'ai récolté l'ivraie; Tes anges ont raison de chanter, en effet !
« Leur louange est mensonge et ma parole est vraie : L'esprit de l'homme est plein d'aversion pour toi. Nul ne t'aime, hors ceux que ta rancune effraie.
— « Tu n'as considéré que l'incomplète foi, Dit l'Éternel, de ceux que l'épreuve terrasse. Les cœurs simples et purs sont heureux sous ma loi.
— « Sur un fumier, couvert d'une lèpre vorace, Un être, dit Satan, sans amis, sans espoir, Survivait, en opprobre à tous ceux de sa race.
« C'était un homme. Nu, gisant, horrible à voir,
Avec un caillou plat il grattait ses ulcères,
Le jour durant sans pain, et sans sommeil le soir.
« Si pour te réjouir les maux sont nécessaires,
Il avait en cela cent fois bien mérité;
Car ce juste n'avait point d'égal en misères.
« Loin de tous, en dehors des murs d'une cité, Dans le pays de Hus où le péché domine, Il maudissait la vie et ton iniquité.
« Oui, tordu par son mal, mangé par la vermine, Vile forme sans nom parmi les animaux, Il ouvrait ce regard que la haine illumine. »
Le Très-Fort dit : « Qu'importe une chair en lambeaux ? Le juste est celui seul qui lui-même s'oublie, Et ne contemple pas uniquement ses maux.
— « Celui-ci n'avait point une âme ensevelie
Dans son propre tourment, si monstrueux qu'il fût :
Les pleurs universels l'avaient toute remplie.
LÉPREUVE II]
« Moi, le Rôdeur sournois et qui veille à l'affût, Le Fomenteur subtil des mauvaises pensées, Je pris ce malheureux effroyable pour but.
« Et ses chairs tout d'abord furent cicatrisées; Je le guéris sur l'heure, et le soutins debout N'ayant plus souvenir de ses hontes passées.
« Il regarda la cuve où s'amoncelle et bout L'épais fourmillement des hommes, et qui fume; Puis l'horizon qui n'a commencement ni bout;
« Et je vis qu'il restait dévoré d'amertume
En songeant à l'angoisse où ton peuple croupit
Sous ton œil clos au fond d'une insondable brume.
« Je rendis la jeunesse à son corps décrépit; Je dressai l'arc noueux et brisé de son torse; Après, j'enveloppai ses membres d'un habit.
« La ville flamboyait comme une immense amorce. Je lui dis: « Va! la vie est bonne; sois heureux! a Et je fis resplendir la beauté sur sa force.
« Il y marcha, parmi des mendiants poudreux;
Et je vis, le suivant pas à pas à la piste,
Qu'il se sentait imbu du fiel de leurs yeux creux.
— « Eh bien ! dit l'Être unique à Satan : Qu'il assiste Son frère, celui-là qui voit l'appel d'autrui !
Cet homme s'en ira joyeux, s'il était triste.
— « L'aumône, il se peut bien, fait sourire celui Qui donnant un denier se dit qu'il te le prête, Et ne place un secours qu'au taux de ton appui.
« Je connais la prudence entre toutes secrète! Lui, supputait, au fond de lui-même, combien Sont là, pour qui jamais table ou moisson n'est prête.
« Morne, il allait, disant : « Je ne possède rien ! »
Je l'avais rendu jeune et fort; je le fis riche
A ne pouvoir compter ses troupeaux ni son bien.
« Quiconque errait, sordide, et tel qu'un chien sans niche, Vendangea dans sa vigne et glana dans son champ. Mais l'ortie est tenace au cœur que l'on défriche !
ce Si prodige fût-il, l'avare et le méchant
Pullulent sur la terre; et lui, voyait sans cesse
De maigres doigts nouveaux à ses mains s'accrochant.
« Comprenant que pour un à qui l'on fait largesse Mille crieront, vers toi les bras en vain dressés, Généreux, il faisait l'aumône avec tristesse.
L ETREUVE
— « Ils ont l'amour, les fils de ceux que j'ai chassés ! Et la femme a des yeux où j'ai mis ma lumière.
Pour aimer le Très-Bon, qu'ils s'aiment ! C'est assez !
— « Parfois un astre brille au fond d'une paupière; Et l'amour est vraiment le reflet de l'Éden !
A qui veut l'entrevoir, un ange crie : « Arrière ! »
« Comme un ressouvenir du souriant jardin, Il la chercha, l'ivresse ineffablement pure. Mais la beauté qui charme a le cruel dédain.
« Il était beau. Toujours il vivait la torture De ceux que la laideur a marqués en naissant Pour servir à l'amour d'éternelle pâture.
« Il aima. Sa révolte encore allait croissant; Car, doué d'un esprit que la justice affame, Les fureurs des jaloux le tenaient frémissant.
« C'est le suprême don que l'amour d'une femme. Mais tout cœur qui se donne est pour d'autres perdu Et seul en est joyeux l'égoïste ou l'infâme.
« Il fut aimé. Mais lui, s'assombrissait, mordu Par tous les désespoirs que la beauté méprise, Par le cri furieux de l'amour entendu.
1 l6 POÈMES ET POÉSIES
« Si grand qu'un bonheur soit, pour l'homme sans traîtrise, S'il est fait du malheur d'un autre, n'est-ce pas La coupe de poison que la main ivre a prise?
« Et je riais de voir que tout fruit mûr, là-bas,
Est sûrement percé par un ver invisible;
Et qu'il revomissait les plus puissants appâts.
« Et je prenais toujours ce cœur simple pour cible.
J'élargissais encor la part de son bonheur,
Sans qu'un remercîment pour toi lui fût possible.
— « Mon œuvre est bon ainsi qu'il est! dit le Seigneur.
— Et les routes du ciel aux hommes sont fermées ! Je sais cela, reprit le parfait Raisonneur.
« Les rêves les plus chers aux foules affamées,
Lui, les réalisait. Il fut roi sur les rois
Qui se disent choisis par le Dieu des armées.
« Le meurtre est le plaisir où tes fils sont adroits, C'est la gloire de ceux qui portent la couronne; Mais la sienne chargeait son front, si tu m'en crois.
« O Créateur d'Adam ! Quel concert t'environne !
De tous les avortons du couple rejeté,
Qui donc plus que ce roi se lamenta ? Personne !