LA RÉVÉLATION DE JUBAL I4Ç
M'étreignit tout entier d'une horreur indicible.
Oh ! qu'étaient le fracas et la férocité
Des vagues à l'assaut des remparts tutélaires,
Et la continuelle averse, et les colères
De la foudre, et les cris des faibles ou des forts,
Devant l'épouvantable effroi de ce silence
Où planait l'écœurante exhalaison des morts?
La honte dans mon crâne entra comme une lance
De ne sentir ici que pour moi seul clément
L'universel niveau du fatal élément;
Toute la vision des quarante journées
M'ébranla comme eût fait un vertige odieux;
Le ciel de plomb, mon âme et les eaux déchaînées
Tournèrent sur ma tête, et je fermai les yeux.
Fermant les yeux, j'allais dans la nappe livide
M'élancer vers le sort qui seul me refusait,
Quand j'entendis quelqu'un qui de très haut disait:
« Jusqu'au plafond du ciel la mer remplit le vide;
Ce qui fut l'homme est à jamais enseveli ;
Et maintenant, Seigneur, ton ordre est accompli ! »
Et je vis un grand trou d'azur, large prunelle
Ouverte sur la nuit où la voix se perdait ;
Et par cette embrasure où s'appuyait son aile,
Un ange qui passait la tête et regardait ;
Et sa main sur les eaux étendit une palme.
Alors, au même instant, vers ce messager calme,
Derrière moi courut avec son sifflement,
Un triple éclat de rire, effroyable dans l'ombre,
Plein de haine et de joie, et tel, qu'horriblement
S'ouvrirent les yeux blancs de tous les morts sans nombre.
Sans nombre, tous les morts, sur la mer accoudés,
Les cheveux hérissés de terreur, écoutèrent.
Les rideaux de la nuit près de moi s'écartèrent,
Et je vis, le front pâle, et les yeux corrodés
Par l'infinie angoisse et l'incurable haine,
Un être qui dressait sa taille surhumaine.
Debout, sur le sommet du monde, au plus profond
Du brouillard il fouilla d'un regard dur et rouge ;
Et, sinistre, il cria sous le ciel bas et rond :
« Ah ! tout est donc fini, mon Maître ! et rien ne bouge !
Et rien ne revivra, puisque Dieu se repenti
Le conseil était bon de l'antique serpent,
Et je triomphe enfin ! Sur les muets désastres
De ta création, et sur sa vanité,
Je relève la face et je rapporte aux astres
Mon foudroiement plus beau que ta stupidité!