‹ Poésies complètesChapitre 41 sur 59 · LA RÉVÉLATION DE JUBAL I · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION DE JUBAL I

Un air maudit toujours sur eux tous pèsera.

Leur instinct, c'est le vice ou le meurtre ; et toi-même

Tu vas refaire aux cieux flamboyer l'anathème

Sur l'importun concert de leurs corruptions.

C'est une impureté, mon Maître, qu'un nom d'homme !

Et le nouvel arrêt des malédictions

S'allumera bientôt sur Gomorrhe et Sodome.

« Dans Sodome et Gomorrhe en flamme, après Babel,

J'entends vociférer sous le courroux céleste;

Et le viol, la folie, et la guerre, et la peste,

Attesteront partout le frère aîné d'Abel

Toujours jeune et toujours puni par Dieu qui passe.

Le sol va reverdir et parfumer l'espace

De ses vertes senteurs comme au premier matin ;

Le sol va refleurir sous tes brillants fluides,

O soleil ! mais aussi, pour mon but clandestin,

L'homme aux sens dévorés de passions sordides,

Par-dessus les déserts de PArarat vermeil

Te renverra l'odeur des charniers, ô Soleil !

Et tous les fils d'Abram, plus nombreux dans le crime,

Plus aveuglés au cours de chaque âge sanglant,

Vers mon avide empire, en un plus sûr abîme

Engloutis, vomiront leurs âmes en hurlant!

IfO LES LÈVRES CLOSES

« Les hommes en hurlant, dans mes fosses cachées,

Sauf quelques-uns, ô Père éperdu sous l'affront !

D'heure en heure, de siècle en siècle, tomberont

Par files, par troupeaux, par grappes, par brochées.

Alors, las à la fin de brandir nuit et jour

Sur eux et sur l'idole adorée à son tour,

Épouvantail vieilli, l'effroi nu de ton glaive,

Tu voudras, sous l'aspect de l'un d'eux incarné,

Leur révéler toi-même une part de ton rêve.

Mais, contre le passant divin plus acharné,

Ton peuple raillera le poteau du Calvaire ;

Et le doux rédempteur, pleurant sa larme amère,

Mourra désespéré sur sa croix, n'ayant fait

Que rendre désormais les hommes plus coupables.

Le mal ira toujours sur la terre, en effet,

Aiguisant d'autant plus ses griffes innombrables.

« Innombrables, au fond des esprits ou des cœurs, Par mille trous nouveaux il glissera ses griffes ;

LA RÉVÉLATION DE JUBAL I f I

Et tes propres croyants conduits par leurs pontifes,

Plus louches au massacre ou plus fous de terreurs,

Se tordront plus courbés sous le faix de leurs âmes.

Pour en finir avec les hommes et les femmes

Dont le gémissement s'allonge sous tes lois,

Peut-être un jour, après des millions d'années,

Tu diras : « Que la nuit se fasse ! » Et cette fois,

Dans la flamme ou dans l'eau, pour jamais condamnées,

Les générations périront sans appel.

Mais le chemin, ô Maître! est ardu de ton ciel.

Peu d'élus près de toi siégeront sous leurs nimbes,

Tandis que mes états seront pleins jusqu'aux bords ;

Et l'éternel sanglot des enfers et des limbes,

Montant vers toi, sera ton éternel remords ! »

— Son éternel remords ! A ce jaloux augure L'ange a-t-il répondu? Je ne sais. Dans la nuit Un coup d'aile fouetta les airs avec grand bruit, Et dans les flots le vent de l'immense envergure Me lança. Pour mourir j'y fis de vains efforts. La mer ici toujours a refoulé mon corps ; Et toujours mon stylet contre ma chair s'arrête. Abandonné, depuis bien des soleils j'attends, Sur les étroits revers de cette sombre arête.

Pour vous, hommes des jours qui sortiront du temps,

O frères douloureux des époques futures,

Moi, Jubal, qui savais les sciences obcures,

J'ai gravé ces mots-là que j'ai seul entendus,

Sur les seize parois de ce pic hors de l'onde ;

Plus tard, si leurs secrets ne sont alors perdus,

Si jamais l'un de vous les trouve, qu'il réponde!

LES FILAOS IfJ

LES FILcAOS

iA Théodore de 'Banville.

La-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos, Sous l'ondulation de l'air chaud qui s'allume Monte un bois toujours vert de sombres filaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables, Là-bas, dressant d'un jet ses troncs roides et roux, Cette étrange forêt aux douleurs ineffables Pousse un gémissement lugubre, immense et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de l'ombre, Et tous pris d'un frisson extatique, à jamais, Ces filaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre, Et dardent vers le ciel leurs flexibles sommets. Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages, Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés, Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages, Un chant grave et houleux dans les taillis bercés. Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine, Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend

Sous la ramure frêle une sonore haleine,

Qui naît, accourt, s'emplit, se déroule et s'étend

Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade

Va se perdre aux confins noyés de brouillards froids,

Comme le bruit lointain de la mer dans la rade

S'allonge sous les nuits pleines de longs effrois.

Et derrière les fûts pointant leurs grêles branches

Au rebord de la gorge où pendent les mouffias,

Par place, on aperçoit, semés de taches blanches,

Sous les nappes de feu qui pétillent en bas,

Les champs jaunes et verts descendus aux rivages,

Puis l'Océan qui brille et monte vers le ciel.

Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages

N'arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,

Epand seul le respect et l'horreur à la fois

Dans l'air religieux des solitudes hautes.

C'est ton âme qui souffre, ô forêt! C'est ta voix

Qui gémit sans repos dans ces mornes savanes.

Et dans l'effarement de ton propre secret,

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes,

Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret,

Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves,

Tu fais chanter ton rêve, ô bois 1 Et sur son front,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,

Plane ton froissement solennel et profond.

Bien des jours sont passés et perdus dans l'abîme

Où tombent tour à tour désir, joie, et sanglot ;

Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime,

LES FILAOS I^f

Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot

Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ;

Depuis qu'au vol joyeux de mes espoirs j'errais,

O bois éolien ! sous ta voûte natale,

Seul, écoutant venir de tes obscurs retraits,

Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves,

Ta respiration onduleuse et sans fin.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,

Fatidiques chanteurs au douloureux destin,

Vous épanchiez sur moi votre austère pensée;

Et tu versais en moi, fils craintif et pieux,

Ta grande âme, ô nature ! éternelle offensée !

Là -bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des cieux.

Vous bruissez toujours au revers des ravines;

Et par delà les flots, du fond des jours brûlants,

Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines,

Filaos chevelus, bercés de souffles lents !

Et plus haut que les cris des villes périssables,

J'entends votre soupir immense et continu,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

Qui passe sur ma tête et meurt dans l'inconnu !

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*A J.-3C. de Hcredia.

La nuit glisse à pas lents sous les feuillages lourds ; Sur les nappes d'eau morte aux reflets métalliques Ce soir traîne là-bas sa robe de velours ; Et du riche tapis des fleurs mélancoliques, Vers les massifs baignés d'une fine vapeur, Partent de chauds parfums dans l'air pris de torpeur. Avec l'obsession rythmique de la houle, Tout chargés de vertige, ils passent, emportés Dans l'indolent soupir qui les berce et les roule. Les gazons bleus sont pleins de féeriques clartés; Sur la forêt au loin pèse un sommeil étrange ; On voit chaque rameau pendre comme une frange, Et l'on n'entend monter au ciel pur aucun bruit. Mais une âme dans l'air flotte sur toutes choses, Et, docile au désir sans fin qui la poursuit, D'elle-même s'essaye à ses métempsycoses. Elle palpite et tremble, et comme un papillon, A chaque instant, l'on voit naître dans un rayon

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