JOURNÉE D HIVER IJ
fOVUPCÊE V'HIVE\
Nul rayon, ce matin, n'a pénétré la brume, Et le lâche soleil est monté sans rien voir. Aujourd'hui dans mes yeux nul désir ne s'allume; Songe au présent, mon âme, et cesse de vouloir.
Le vieil astre s'éteint comme un bloc sur l'enclume, Et rien n'a rejailli sur les rideaux du soir. Je sombre tout entier dans ma propre amertume; Songe au passé, mon âme, et vois comme il est noir !
Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires ; Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond; Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s'en vont !
Songe aux échos muets des anciens sanctuaires.
Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu'aux bords,
Mon âme, songe à l'ombre, au sommeil, songe aux morts !
LE 1{ÉVE DE Lc4 &f01{T
Un ange sur mon front déploya sa grande aile; Une ombre lentement descendit vers mes yeux Et sur chaque paupière un doigt impérieux Vint alourdir la nuit plus épaisse autour d'elle. Un ange lentement déploya sa grande aile, Et sous ses doigts de plomb s'enfoncèrent mes yeux. Puis tout s'évanouit, douleur, efforts, mémoire; Et je sentais flotter ma forme devant moi, Et mes pensers de même, ou de honte ou de gloire, S'échappaient de mon corps pêle-mêle, et sans loi.
Une forme flottait, qui semblait mon image. L'ai-je suivie une heure ou cent ans? Je ne sais.
LE RÊVE DE LA MORT IJf
Mais j'ai gardé l'effroi des lieux où je passais. La sueur me glaça de l'orteil au visage Derrière cette forme où vivait mon image. Pendant combien de jours terrestres ? Je ne sais. Mais sous des horizons tout d'encre ou tout de flamme, Pour toujours je sentais quelque chose en mon cœur Voler vers cet éclat pour se perdre en sa trame, Quelque chose de moi qui faisait ma vigueur.
Et voilà devant nous qu'une forêt géante
Brusquement balança dans l'espace embrasé
Son manteau par un sang vif et tiède arrosé.
Comme un rouge flocon d'une neige brûlante,
Un âpre vent, du haut de la forêt géante
Jusqu'au sol par les feux du soleil embrasé,
Secouait chaque feuille à travers les ramures.
Et de mon front aussi chaque rêve tombait,
Et dans mon spectre, avec de très lointains murmures,
Chaque rêve tombé de mon front s'absorbait.
Sur ma tête sifflaient de lugubres rafales ; Et le gémissement surhumain de ce bois Semblait l'appel perdu de millions de voix. C'était le long sanglot des morts, par intervalles, Qui de tous les confins passait dans ces rafales. Un lac de sang luisait au milieu de ce bois, Épanché d'un soleil aux ondes écarlates. Et mes anciens désirs ruisselaient au dehors ; Vers mon fantôme clair, avec leurs tristes dates, Mes désirs ruisselaient et désertaient mon corps.
Et ce lac grandit, tel qu'une mer sans rivage; Et ce globe penché sur l'horizon semblait Un cœur énorme au loin dardant son vif reflet. C'était le vaste cœur des peuples d'âge en âge, Saignant sur cette mer étrange et sans rivage. Et ce qui s'écoulait de cet astre semblait Le sang, le propre sang de l'humanité morte ; Et nous voguions tous deux sur ce flot abhorré. Mon image brillait plus distincte et plus forte Et j'y sentais partout mon esprit aspiré.