LE RÊVE DE LA MORT
Sous la nappe sans bord de cette pourpre horrible Le soleil s'éclipsa d'un coup brusque, et le ciel A sa place creusait son azur solennel, Par delà le regard, par delà l'invisible. Et dans l'éther profond, sous cette pourpre horrible, Des astres inconnus s'enfonçaient dans le ciel, Toujours, toujours plus loin, au fond de l'insondable. L'éclair de chacun d'eux m'emplissait comme un son; Et tous mes sens, vers l'être à mon reflet semblable, Abandonnaient mon corps dans un dernier frisson.
Comme un épais rideau fait d'un velours rigide, Montait derrière nous l'ombre du dernier soir; Le rouge de la mer se fondait dans le noir; Maintenant rien de moi n'allait plus vers mon guide; Et sur nous s'élevait comme un rideau rigide Une éternelle nuit après le dernier soir. Et là, tout près de moi, ce double de moi-même, Qui me regardait, plein d'un dédain envieux, C'était, je le compris, prête à l'adieu suprême, Mon âme à tout jamais libre sous les grands cieux.
Comme un glaive éclatant hors d'une affreuse gaine,
Elle était là debout avec son regard clair,
Dont je sentais l'acier pénétrer dans ma chair.
Elle était là visible, et désormais sans chaîne;
Telle qu'un glaive nu debout près de sa gaîne,
Elle m'enveloppait avec son regard clair.
Et tout me regardait, conscience, pensées,
Esprit, rêves, désirs, joie, espoirs et douleurs,
Qui reprenaient, au glas des souffrances passées,
Leurs formes, leurs parfums, leurs sons et leurs couleurs.
Et voilà cette fois qu'une arche de lumière,
Jusqu'au ciel, par-dessus les étoiles, d'un jet,
Près de nous, comme un pont sans limite émergeait,
Un chemin idéal fait d'astres en poussière.
Mon âme alors me dit : « Cette arche de lumière
Qui traverse les cieux révélés d'un seul jet,
Sort du temps, et tout droit vers l'éternité mène.
Boue inerte, matière, ô corps ! vieux ennemis,
Je vous repousse enfin, geôliers de l'âme humaine;
Retournez par la mort dans le néant promis ! »