LA CHANSON DE MAHALL
« Il sait des secrets plus vieux que la tombe!
— La pluie aux grains froids sur mes membres tombe,
Les yeux sur le portrait, Gemma ne l'entend pas ; Son corps est immobile et sa lèvre est muette, Mais sa détresse ainsi toujours gonfle son sein :
— « Ah ! dans ces yeux ouverts une âme se reflète !
Et j'y vois clairement tourbillonner l'essaim
Des vœux et des mépris qui maintenant me rongent !
Tyranniques regards! comme en les miens ils plongent!
Beaucoup plus haut en moi que les yeux d'un vivant,
Ils parlent nuit et jour et m'ont enfin soumise ;
Et j'y revois au jeu d'un reflet décevant
Tous les édens murés de la terre promise!
Mais les inassouvis s'endorment-ils jamais?
Leur donnes-tu l'oubli, toi qui nous le promets,
O mort? ■ — Lui, voudra-t-il m'oublier dans ta fosse?
Il n'aimait point alors ! Seule, je sais aimer,
Moi qui sens que ta voix comme toute autre est fausse,
Et qu'à l'heure où sur moi le plomb va se fermer,
Mon amour éternel, martyrisant délice,
M'écrasera les seins de son royal cilice !
Mais non ! s'il était vrai que pour l'éternité
Rien ne survit, ô mort! de l'humaine amertume ;
Si malgré toi là-bas il n'a rien emporté,
Qui donc met dans ses yeux comme un appel posthume? »
Et Gemma se rapproche et touche le portrait,
Dont une clarté douce anime chaque trait
Et la bouche qui luit plus pourpre et semble humide.
— Mâhall sur l'escabeau recommence tout bas :
« Il sait des secrets plus vieux que la tombe!
— La pluie aux grains froids sur mes membres tombe. Oh ! rouge est la fleur! mortel son poison! Pourquoi la veut-il? pour quelle hécatombe?
Moi, dans la forêt, je cours sans raison!... Un mort veut baiser, ô fleur ! ton poison!
« Hier, j'ai frotté de poison sa bouche.
Dans son cadre il dort : que nul ne le touche !
— Le désir des morts dompte les vivants... »
— « Non, non ! — pense Gemma, — quelque obstiné fluide Jaillit de ces yeux noirs qui ne me quittent pas.
La mort a des secrets plus anciens que la tombe! L'éclat qui m'enveloppe et sous qui je succombe, Quel peintre aurait donc su le fixer dans ces yeux ? Non ! N'est-ce pas plutôt qu'un être toujours triste Me poursuit par delà son exil soucieux? Qu'un amour idéal auquel rien ne résiste Triomphe enfin après que les sens sont glacés? Ah ! s'il en est ainsi, chère ombre ! c'est assez ! Cesse de t'agiter ! Ou vengeance ou victoire, Vois, je t'aime aujourd'hui plus que tu ne m'aimais ! Apaise-toi ! Tu peux me sourire et me croire I Plus que ne fit le tien, mon cœur saigne à jamais;