‹ Poésies complètesChapitre 9 sur 59 · SOLEIL COUCHANT ^ I · texte numérisé non relu

SOLEIL COUCHANT ^ I

En vain il proclamait son génie et sa gloire ! L'ennui met sur ses bras le plomb du châtiment; Et son âme qu'il raille, hélas! plus tristement Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.

Stupide et vil, trempé d'inutiles sueurs,

En vain il rit des dieux qu'ont adorés ses pères,

Et s'élance aux profits du fond de ses repaires,

Les doigts crispés, les yeux pleins d'obliques lueurs.

Car le Veau d'or, ce Dieu comme un autre implacable, A l'enfer de Midas le regarde marcher; Honneur, amour, vertu, tout ce qu'il veut toucher, Se change sous ses mains en cet or qui l'accable.

Oui, ce Dieu, son premier délire, et son dernier, Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres, Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres, Avant le chant du coq il va le renier.

Il va le renier comme eux tous. Dans les nues Il l'enverra siéger, livide, avec les dieux Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux, Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues;

Près des spectres blafards abandonnés du jour, Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle, Et qu'un souffle inconnu, les poussant par l'épaule, Promène dans l'horreur des exils sans retour.

f2 POÈMES ET POÉSIES

Pas un ne reviendra! Le vent de l'ironie

A balayé partout l'ambition du beau.

Sur le dernier autel plus désert qu'un tombeau

L'herbe croît. Il n'est plus de divine agonie!

Plus d'esprits enivrés ! plus d'hymnes, plus d'encens! Plus de convives ceints de verveine et de roses ! Plus d'apôtre en extase, et plus d'apothéoses! Plus de soupirs poussés hors du monde des sens!

Sur la montagne en feu nul ne se transfigure, Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs, L'homme consumera ses dernières ardeurs Sous un ciel qui n'a plus la sublime envergure.

Dans un air sans échos sa voix s'éteint. Voilà Qu'il méprise à la fin sa chair comme son âme, Et que, toujours brûlé d'une invisible flamme, Il retourne aux abris chantants qu'il dépeupla.

Mais les transports qui font la jeunesse si belle Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris! Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris Ont-ils jamais ému l'impassible Cybèle!

Nature indifférente, au secret douloureux, Prés aux vertes senteurs, forêts aux noirs mystères, Monts couronnés de pins ou de neiges austères, Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !

SOLEIL COUCHANT f }

L'homme a levé sur vous sa hache sacrilège ; Sur vous il s'est rué follement, et sa voix A maudit le silence injurieux des bois Où meurt le vain appel du désir qui l'assiège :

A jamais il a fui tout ce monde enchanté Qu'aux rayons de la lune, au fond des solitudes, On voyait s'essayer aux molles attitudes Sous l'œil ardent d'un faune ivre de volupté.

Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive; Dans la foi du poète il retentit encor. Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor, L'homme court sans qu'un son en réponse n'arrive.

Las de lui-même aussi, voilà que haletant, Comme Sisyphe sous le rocher qui l'écrase, Il s'arrête, et qu'à l'heure où l'occident s'embrase, 11 sent les maux soufferts revivre en un instant.

C'est une heure sinistre et pleine de vertiges. Depuis les premiers jours, sa magique splendeur Nous étreint, et nous fait sonder la profondeur D'un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.

Comme l'astre qui fond en longs fleuves pourprés Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes, Le cœur de l'homme saigne en plongeant aux abîmes Où ses regrets encor hurlent désespérés.

f4 POÈMES ET POÉSIES

Mais aujourd'hui, devant la chute glorieuse Du globe dont l'éclat brillait sur son berceau, Ce n'est plus vers l'Éden dont il gardait le sceau Qu'il se reporte au bout d'une ardeur furieuse.

Ce n'est plus son enfance au cantique lointain Dont le ressouvenir en ses fêtes s'exhale; Ni la branche arborée en palme triomphale Qu'il pleure, en gémissant sur sa part du destin.

Ce n'est plus un saint nom qu'il invoque ou qu'il prie, Hélas! et ce n'est plus, même quand vient le soir, La mort, son épouvante et son dernier espoir, Qu'il appelle, sentant toute source tarie.

Sous la dent sans pitié du démon qui le mord Rien ne ranime plus sa force ou son courage; Et voilà qu'il se tait sans un reste de rage, Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort!

Tu ne peux rien sur l'âme; et l'impossible envie Toujours l'assoiffera de bonheur, n'importe où; Tu ne peux l'engloutir aussi dans quelque trou ; Ce n'est pas le repo< "ji par toi nous convie !

— Et le soleil, jetant sa suprême clarté,

Laissa l'homme, le front plus bas, les yeux plus mornes ;

Et l'esprit descendu dans une nuit sans bornes

Sous l'effrayant fardeau de son éternité.

L OEIL ff

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