‹ Poésies complètesChapitre 10 sur 59 · L'OEIL · texte numérisé non relu

L'OEIL

Sous l'épais treillis des feuilles tremblantes, Au plus noir du bois la lune descend ; Et des troncs moussus aux cimes des plantes, Son regard fluide et phosphorescent Fait trembler aux bords des corolles closes Les larmes des choses.

Lorsque l'homme oublie au fond du sommeil, La vie éternelle est dans les bois sombres ; Dans les taillis veufs du brûlant soleil Sous la lune encor palpitent leurs ombres, Et jamais leur âme, au bout d'un effort, Jamais ne s'endort !

Le clair de la lune en vivantes gerbes Sur les hauts gazons filtre des massifs. Et les fronts penchés, les pieds dans les herbes, Les filles des eaux, en essaims pensifs, Sous les saules blancs en rond sont assises, Formes indécises.

f6 POÈMES ET POÉSIES

La lune arrondit son disque lointain Sur le bois vêtu d'un brouillard magique, Et dans une eau blême aux reflets d'étain : Et ce vieil étang, miroir nostalgique, Semble ton grand œil, ô nature ! hélas 1 Semble un grand œil las.

LA PROPHÉTIE SfJ

Lc4 T\OTHÉTIE

xA Jean Marras.

Nour-Eddour, le voyant de l'avenir, un soir, Comme il avait coutume, était venu s'asseoir Au seuil de son logis, en face du Bosphore. Tout au fond d'une extase où l'esprit s'évapore, Dans l'ombre, sur un tertre accroupi, fixement Il regardait un astre au fond du firmament, Et parlait haut. — La nuit gravissait les terrasses Des jardins de Stamboul qui confondaient leurs masses.

— « Heureux qui dans la vie, et fort du lait qu'il but,

Marche à grands pas, la main prête à toucher un but,

Sans se laisser jamais arrêter ni distraire

Par le songe flatteur ou le songe contraire !

Heureux qui devant lui marche tout droit, sachant

Ce qu'il veut, fût-ce un trône ou fût-ce un maigre champ !

f8 POÈMES ET POÉSIES

Moi, j'ai sucé le rêve aux pointes des mamelles

Que m'offraient au désert les pensives chamelles,

Et, les regards errants et les pas incertains,

Pour les autres je lis au ciel de grands destins,

Ou devine sous eux le prochain précipice.

Or, pour l'homme qui sait agir, l'heure est propice.

Où qu'il soit, qu'il se lève et se hâte, il est temps !

Car la sourde rumeur du gouffre, je l'entends.

Quand le grenier fermente, un grain ardent l'embrase;

Et tout l'Islam est las de l'impôt qui l'écrase !

Qu'un seul se dresse, et tous, du scheick au marabout,

Seront à l'instant même à ses côtés debout !

Au fond de la mosquée, au coin de chaque rue,

Une imprécation monte, sans cesse accrue;

Et dans le sérail clos en vain d'un triple mur

La tête du Sultan est pareille au fruit mûr! »

Pendant que Nour-Eddour parlait, contre un platane Qui s'élevait tout près, ombrageant la cabane, Un homme était penché pour entendre. — La nuit, Une forme aisément glisse et s'évanouit.

Le lendemain, devant le ciel rouge, à sa porte

Nour-Eddour se tenait assis de même sorte,

Sans mouvement, les yeux pleins de pourpre et d'éclairs.

« Les signes, disait-il, où seul je lis, sont clairs. Le meurtrier triomphe, acclamé par la foule; Mais sur le bras qui frappe et la tête qui roule

LA PROPHÉTIE fO,

La colère d'Allah s'allume également;

Et tel se croit élu qui n'est que l'instrument

De l'œuvre, et qu'Allah brise aussitôt l'œuvre faite.

Oui, l'escarboucle au front comme un fils du Prophète,

C'est en vain qu'il se dit Commandeur des crovants.

Mieux vaudrait qu'il errât parmi les mendiants,

Serrant la corde autour de ses reins faméliques,

Avec les chiens galeux sur les places publiques?

Car sa page est finie ! Et le frère assassin

Dormira cette nuit, un poignard dans le sein ! »

Un homme alors bondit du platane : — « Mensonge ! Cria-t-il ; ta science est vaine ! Dans un songe Ridicule tu vis ! Et c'est toi qui mourras A l'instant, toi qui fus le conseil de mon bras ! »

— « Il se peut, dit le sage à la calme paupière, Que la fronde qui tourne entraîne une autre pierre ; Il se peut qu'un oracle entendu par hasard, Ou surprise, au devin soit funeste. Un vieillard Peut mouvoir dans le vent des lèvres qu'on épie. La volonté d'Allah n'est jamais assoupie ; Tu fus l'oreille ouverte ainsi qu'il le voulait, Et si tu veux ma mort, c'est que ma mort lui plaît. Nul n'évite ici-bas son destin, quoi qu'il fasse! Frappe donc ! il vaut mieux le regarder en face ! Le tien est prononcé. Tu le connais. Agis Comme il te semblera ! Tes doigts encor rougis N'arrêteront bientôt ni la main ni la lame!

Que me fait l'existence, à moi, qui n'eus dans l'âme Jamais un seul espoir non plus qu'un seul désir, Ni crainte, ni regret, ni remords, ni plaisir, Et qui n'ai jamais eu trois sequins dans ma bourse?

— Eh quoi? tu lis mon sort dans ces astres en course?

— Tout aussi nettement qu'au même endroit j'ai lu Ton fratricide à peine annoncé résolu.

— Cette nuit? Je mourrai?

— Cette nuit ! je l'atteste !

Le poignard est choisi, la main sûre. Le reste Est le secret d'Allah qu'il garde avarement !

— Un aspect peut tromper, vieillard ! Peut-être il ment, Cet astre auquel tu vois ma fortune enchaînée !

— Que tu le veuilles croire ou non, ta destinée N'en sera pas moins telle, ou plus long ton sursis !

— Souvent, répondit l'autre en fronçant les sourcils, Un condamné conjure un arrêt, s'il le brave,

Ou s'il le fuit. Il est souvent plus d'une entrave

Aux oracles, et tous ne sont pas satisfaits.

A quelques-uns, du moins, manquent les prompts effets ;

Et tout n'arrive pas juste à l'heure indiquée!

Le jeûne, la prière au fond d'une mosquée,

Page 1