‹ Poésies complètesChapitre 110 sur 160 · FERDINAND, MIRANDA , PROSPERO · texte numérisé non relu

FERDINAND, MIRANDA , PROSPERO

FERDINAND, porfClUt clu boiS.

Il est plus d'un plaisir où la douleur se mêle , Mais la douleur alors porte un charme avec elle ; Il est de vils travaux qui ne dégradent pas Quand \ers un but heureux ils conduisent nos pas. Parfois l'abaissement est empreint de noblesse ; Ainsi quand je remplis un emploi qui me blesse , Mon ûme, demeurant libre au milieu des fers, Est heureuse en pensant à celle que je sers. Sa voix compatissante et son sourire aimable Me raniment alors que la douleur m'accable; Plus touchante cent fois que son père n'est dur. Elle sait me calmer d'un regard tendre et pur : Un ordre tyrannique et menaçant me force A transporter ce bois à raboteuse écorce , A déposer au loin ces rameaux par millier ; Et quand elle me voit ainsi m'humilier, Elle pleure, en disant qu'une tâche aussi bassj Ne peut être imposée aux hommes de ma race ,

204 PENSEROSA.

Elle pleure, et ses pleurs, mêlés à de dou\ mots, Allègent mon travail et soulagent mes maux !

{Miranda arrive. Prospéra dans l'éloignemenL)

MIRANDA

Oh! ne* travaillez pas ainsi, je vous en prie, A transporter ce bois votre main s'est meurtiwe. Que la foudre à l'instant le consume à mes yeux. Ce bois qui vous fatigue et qui m'est odieux ! Reposez-vous, laissez ce fardeau sur la terre ; L'étude de son art a retenu mon père : Pour trois heures au moins il sera loin de nous.

FERDINAND

La fatigue n'est rien quand je suis près de vous. Vous le savez , avant que le soleil se cache , L'ordre est inexorable, il faut remplir ma tâche.

MIRANDA

Vous l'aurez achevée avant l'heure du soir, Mais prenez du repos, vous pouvez vous asseoir. Je vous remplacerai , moi qui ne suis pas lasse j Donnez-moi ces rameaux, je vais les mettre en place.

FERDINAND

J'aimerais mieux briser mes reins sous ces fardeaux , J'aimerais mieux sentir se disloquer mes os, J'aimerais mieux mourir sous le faix, je l'atteste, Que de souïrir que vous, créature céleste. Accomplissiez pour moi ces serviles travaux , Tandis que j'oserais demeurer en repos !

JHRANDA.

Cette tâche pour moi ne peut être aussi dure, Car j'y mettrai mon cœur, et le vôtre en murmure.

PROSPERO , les observant.

Pauvre enfant, l'amour entre en ton cœur subjugué, Ta visite en fait foi.

MIRANDA

Vous semblez fatigué?

FRAGMEINTS DE LA TEMl'ÈTE. 205

FERDINAND

O femme bien-aimce ! ô ma noble maîtresse! Si vous demeurez là je n'ai plus de tristesse ; Enivré, près de vous j'oublirai mon destin, La nuit sera pour moi comme un brillant matin. Ab! je vous eu supplie, afin qu'en mes prières 11 vienne se mêler aux pleurs de mes paupières , Dites-moi votre nom.

MIRANDA

Miranda.... Malgré moi, Mon père, en me nommant j'ai trahi votre loi.

FERDINAND

Admirable en effet, ô doux nom , doux emblème !

Digne d'être admirée, et digne que l'on t'aime!...

Miranda ! j'ai connu des femmes autrefois ;

Mon oreille, trop prompte au philtre de leur voix ,

Se laissa captiver; je les aimai peut-être!...

Pour leurs charmes divers qui subjuguaient mon être

J'avais de doux regards, je cédais; mais jamais,

Aveuglément épris, non, jamais je n'aimais

Assez pour qu'au travers du prisme de leur grâce

De leurs défauts cachés je ne visse la trace.

Mais vous , vous si parfaite , oh ! vous réunissez

Toutes les visions de mes rêves passés;

Supérieure à tout, essence la plus pure,

Dieu prit pour vous former à chaque créature

Sa plus exquise part.

MIRANDA

Ici je n'ai pu voir Que mes traits, je n'avais que l'onde pour miroir. Jamais à mon regard ne s'offrit le visage D'un être de mon sexe; et dans ce lieu sauvage, Où, dans l'isolement, mon esprit s'est formé, Je n'ai vu que mon père et vous, mon bien-aimé ! Je n'ai connu que vous ! Vous êtes le seul homme Qui me soit apparu de ceux qu'ainsi l'on nomme. 3Iais s'il fallait choisir dans le monde un ami. Oh! par cette pudeur qui s'exprime à demi,

20G PKNSliPiOSA.

Par ce noble joyau de toute fiancée,

Sur vous se fixerait mon unique pensée;

Car, excepté vos traits qui surent me charmer.

Mon cœur n'en rt'-ve pas d'autres qu'on puisse aimer.

INIais trop imprudemment mon âme s'abandonne,

Sans penser aux avis que mon père me donne.

lEUDINAND,

Je suis né prince , hélas ! et même , malgré moi , Peut-être, Miranda, maintenant je suis roi; Je n'endurerais pas ce vil métier d'esclave. Pas i)lus que la pi(iiire ou que l'immonde bave D'un insecte importun, si, vers vous appelé. Sitôt que je vous vis, mon cœur n'avait volé. C'est là tout le pouvoir qui m'enchaîne et me lie , Et ce n'est que pour vous qu'ici je m'humilie.

MIRANDA

M'aimez-vous ?

FERDINAND

Ciel et terre ! oh ! soyez en ce jour Les témoins protecteurs de mon sincère amour! Qu'un hymen fortuné consacre ma parole Et le don de ma foi. Mais si vaine et frivole Mon âme était jamais, oh! que j'en sois puni! Enlevez-moi les biens dont vous m'avez béni. Reprenez le bonheur que le destin me garde! Mais ne le vois-tu pas lorsque je te regarde I Ne devines-tu pas l'estime et le respect Qui remplissent mon co'ur? Je tremble à ton aspect. Je t'aime, Miranda!...

MIRANDA

Suis-jc donc insensée?

Je pleure, et de bonheur mon àme est oppressée.

l'Rosi'ERo, caché.

Céleste sympathie, effets purs et touchants Nés de l'attraction de deux nobles penchants ! O ciel! répands sur eux tes grâces que j'implore.

FERDINAND

Oh! pourquoi pleurez- vous .^

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