RETOUR A AIX
O doux temps regretté d'une jeunesse éteinte,
Allez-vous revenir ?
Chaque pas que je fais dans cette chère enceinte
Éveille un souvenir !
C'est ici que mon cœur, s'ouvrant à la pensée,
Souffrit avant le temps; C'est ici que la Muse en naissant m'a hercée
De songes éclatants.
Sous le dôme empourpré des arbres de Judée ,
Dans cette vaste cour.
Par des pleurs ou des vers mon orageuse idée
Débordait tour à tour.
Passons le corridor : voici le jardin sombre Où le toit paternel est clos par un vieux mur ; Là , l'orme séculaire abritait de son ombre L'enfant, poète obscur!
Au pied de ce tronc noir je suis encore assise. Le bel arbre est toujours de rameaux verts chargé; Je sens comme autrefois le souffle de la brise. Pourtant tout est changé....
RETOUR A AIX. 3t5
Dans cette demeure, Oh ! vous que je pleure, Je vous cherche , hélas !
Omhres hien-aimées , Ces portes fermées Ne s'ouvrent donc pas !
Tristement j'avance; Partout le silence Ou bien l'étranger , L'étranger qui passe Et dont l'œil de glace Vient m'interroger !
« Qui donc cherche-t-elle? »
Oh ! douleur mortelle !
Tout s'efface ainsi....
Ma famille entière Dort au cimetière...
Je~suis seule ici !
Mais, tandis qu'ici-bas notre àine inconsolable Saigne et porte le deuil de tout ce qui périt, A nos regards charmés la nature immuable , Toujours jeune, sourit!
Voici le frais vallon où serpente la Torse *, Où le tremble argenté porte sur son écorce
Des chiffres amoureux. Ces flots forment encor de gracieux méandres ; Ces bois verts sont restés peuplés d'images tendres Ces coteaux ont gardé leurs contours vaporeux.
1 Pciiip rivière qui nrrnçe la cani(i.i|i;iip d'Aix.
Les bastides avec leurs toits coquets d'ardoises Parent leur seuil riant prêt à nous recevoir, Et dès l'aube, en chantant, les brunes villageoises Lavent au blanc lavoir.
H est un autre lieu pour moi toujours le même : C'est l'église où mon front a reçu le baptême ,
C'est mon vieux Saint-Sauveur Au gothique portail couvert de figurines : Là, la prière et l'art, ces deux langues divines,
Parlèrent à mon cœur !
J'aimais l'enlacement de ces sveltes ogives, Le beau tempjle païen sous la nef abrité * , L'orgue religieux dont les notes plaintives Semblaient porter mes vœux à la Divinité.
Oh ! laissez-moi pleurer , rêver , prier encore , Comme aux jours écoulés de cette pure aurore,
Qui ne revient jamais î Au passé laissez-moi rendre un pieux hommage, Et repeupler ces lieux de la vivante image
De tous ceux que j'aimais.
Où me conduisez- vous en me parlant de gloire Que cette salle est belle ! Ici l'esprit humain Semble à notre néant , opposant sa victoire , Tracer de siècle en siècle un lumineux chemin.
1 Six colonnes di- /lui /iliyrc , resic tl'un beau pfclii lenipk" païen, sont enf.Tmi'edans les consirurtions rli> 1 i';;lis<- ilc S linl-Saivenr et seiveiil anjonrd'lini il'enri-ii.lc :[U l>a|)|isl:'i-e.
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Ces livres, sanciuairo où revit la pensée, De tout ce qui fut grand gardent le souvenir; Couvrant de leur éclat mou obscur avenir, Quoi ! près d'eux vous m'avez placée !
Là, des grands hommes, fils de ma vieille cité, Les marbres animés, ainsi que dans un temple,
S'offrent à l'œil qui les contemple
Rayonnants d'immortalité !
Et d'abord c'est Peiresc, ami de Galilée
Et de Campanella !
Grande âme que jamais une erreur n'a voilée, Qui mesura son siècle et sut voir au delà;
C'est Vauvenargue , épris d'une morale pure. Répandant sur nos maux sa sublime douceur. Jugeant l'humanité sans blesser la nature. En généreux penseur ;
Enfin c'est Mirabeau , qu'il suffit que l'on nomme ; C'est Mirabeau tonnant du geste et de la voix , Avec la liberté fondant les droits de l'homme Sur d'éternelles lois !
Quelques autres encor, dont la gloire s'élève.
Ont leur image ici ; »
Et votre sympathie a caressé le rêve De m'y placer aussi....
Ah ! je n'ai pas conçu cette orgueilleuse envie. C'est la paix , non l'éclat , qui convient à ma vie ;
Fatigué de lutter.
Ce qui charme mon cœur, ce qui vraiment le touche. Ce sont les mots d'adieu sortis de votre bouche
Quand je vais vous quitter !
Vers nous il est si doux de voir des mains se tendre
Voulant nous retenir, De saisir des regards attendris, et d'entendre
Des lèvres nous bénir !
Dans ce monde fécond en affronts, en injures, A côté de l'envie et de la lâcheté, Il est doux de penser qu'il est des âmes pures Qui versent leur dictame au poète insulté.
Ici comme une so'ur vous m'avez accueillie ; Vous m'entourez encore à l'heure du départ. Adieu! ne craignez pas que mon cœur vous oublie; Ce cœur vers son berceau se tourne et se replie : Vous avez sa meilleure part !