FÊTE NOCTURNE
D'autres jeux succédaient à ce jeu plein de grâce ; Sur d'élégants gradins la foule prenait place, S'égayant à saisir les quolibets bouffons Du vieux policliinelle, enfant de l'Italie, Dont la verve caustique et la franche folie Dérident tous les fronts.
Ou bien , la fraîche voix des montagnards rustiques Entonnait les refrains doux et mélancoliques D'un chant de leur pays, qui les suit en tous lieux ; A ces accords naïfs qu'aucun art n'accompagne. Ils croyaient voir encor leur hameau, leur montagne, Et des larmes mouillaient leurs yeux !
Puis sur des cordes de soie Un enfant de l'air marchait; Et de cette étroite voie.
Intrépide , il se penchait ; Bondissant avec souplesse, 11 égalait la vitesse De l'oiseau qui prend son vol ; Ses bras et ses pieds agiles Fixés aux liens fragiles Le soutenaient loin du sol.
Son corps , modèle de grâce , Flottait ainsi qu'un berceau , Ou , s'élançant dans l'espace , Tourbillonnait en cerceau :
Debout sur ses mains tendues, Il créait des pas nouveaux.
Et des femmes éperdues Vers lui montaient les bravos.
Au milieu de ces jeux elles n'étaient pas toutes ; Quelques-unes erraient sous ces ombreuses voûtes, D'où s'échappaient des bruits que le cœur seul entend ; Bruits formés d'un soupir, d'une faible parole, D'un baiser qu'on ravit, d'une robe qu'on frôle. D'une harpe qui se détend...
90 FLEURS DU MTDI.
D'autres allaient cueillir, dans de fraîches corbeilles , L'oranger virj^inal et les roses vermeilles
Se groupant en bouquets ; Ou, sur des plateaux d'or chargés d'urnes légères, Savouraient l'ananas des rives étrangères, Avec la neige des sorbets...
Mais le bruit des concerts et l'éclat des lumières Sur leurs yeux éblouis abaissent leurs paupières ; Alors, pour les ravir à ces doux bercements, Éclatent tout à coup des gerbes de salpêtre Qui détonent dans l'air, et qui font apparaître Tout un monde d'enchantements !
L'œil s'égare, entraîné de surprise en surprise; D'une ville assiégée on simule là prise ; • La comète se heurte au soleil dans les cieux , Les astres tournoyants embrasent l'atmosphère , Des cascades de feu jaillissent de leur sphère... Puis tout reste silencieux.
Et nous nous demandions si cette nuit d'ivresse Était due au pouvoir de quelque enchanteresse , Ou si, durant un songe ^ en Orient conduits. Nous avions au désert, parmi les caravanes, Entendu répéter un conte des sultanes Des Mille et une Nuits.
Ou bien si, feuilletan; l'Arioste ou le Tasse, L'âme, identifiée aux tableaux que l*etrace
Leur génie inspiré , Dans le palais d'Alcine ou dans celui d'Armide Portés par la i»ensée aux ailes de sylphide ,
JNous n'avions pas erré !
Pari», jiiilk't 1835.
SONNET. 91
SONNET
Avoir toujours gardé la candeur pour symbole, Croire à tout sentiment noble et pur, et soufCiii' ; Mendier un espoir comme un pauvre une obole, Le recevoir parfois, et long-temps s'en nourrir 1
Puis, lorsqu'on y croyait, dans ce monde frivole Ne pas trouver un cœur qui se laisse attendrir ! Sans fixer le bonheur voir le temps qui s'envole ; Voir la vie épuisée, et n'oser pas mourir!
Car mourir sans goûter une joie ineffable,
Sans que la vérité réalise la fable
De mes rêves d'amour, de mes vœux superflus,
Non ! je ne le puis pas ! non , mon cœur s'y refuse , Pourtant ne croyez pas, hélas ! que je m'abuse ; Je désire toujours... mais je n'espère plus !