‹ Poésies complètesChapitre 54 sur 160 · MISERERE MEI · texte numérisé non relu

MISERERE MEI

Quel est donc ce "convoi qui lentement s'avance?

Le signe létlempteiir ne l'accompagne pas ;

iS'ul hymne des tombeaux n'interrompt le silence;

Aucun prêtre ne suit la pompe du trépas :

Quelques hommes, couverts d'un vêtement de bure,

Conduisent le cercueil à pas mystérieux ;

Une corde est nouée autour de leur ceinture,

Et de leurs traits voilés on ne voit que les yeuv.

Ils déposent sans bruit, au coin du cimetière,

Dans une fosse ouverte un corps inanimé :

C'est une jeune fille : un linceul funéraire

Cache à peine son sein par la mort déformé :

Pourquoi n'a-t-elle pas la couronne des vierges

Et l'habit nuptial des épouses de Dieu?

Pourquoi, portant des fleurs et brûlant de longs cierges.

Ne voit-on pas ses sœurs qui lui disent adieu?

Pourquoi loin de la croix dépose-t-on sa bière,

Sans qu'un chant de l'Église implore son pardon?

Quel crime commit-elle en quittant la lumière,

Pour descendre à la tombe , ainsi , dans l'abando;! ?

Eh ! ne voyez- vous pas que sur son front livide

Elle-même a jeté le voile du trépas?

Vous frémissez d'horreur!... elle fut suicide!...

Écoutez ses tourments, ne la maudissez pas :

Le monde l'admirait : elle était jeune et belle, Un avenir brillant s'entr'ou.rait devant elle, La gloire et l'amitié la berçaient tour à tour; Une lyre vibrait dans son âme ravie ,

Elle inspirait l'amour sans qu'il troublât sa vie;

Mais, hélas! il devait la consumer un jour!

Quand en elle il jeta sa fièvre dévorante,

Des biens qui l'entouraient plus rien ne la charma;

La gloire, pour son cn-ur, devint indifférente;

Elle plaça sa vie en celui qu'elle aima!...

Hélas ! il n'avait pas une âme pour son âme;

De tout pudique amour il dédaignait le feu :

Le mourant du soleil ne ressent plus la flamme;

L'enfer ne s'éineut pas sous un regard de Dieu ..

Quand elle eut sans retour épuisé l'espérance,

Quand pour elle il devint impassible et railleur,

Son cœur, déjà brisé par sa longue souffrance.

Fléchit sous le fardeau d'une morne douleur.

A la chute du jour, sur un rocher sauvage.

Redisant les serments qu'il avait oubliés.

Elle allait contempler, comme une douce image ,

Le torrent mugissant qui fuyait à ses pieds...

Un soir, près de l'abîme elle revint encore;

Sur les flots scintillants la lune se levait...

Dans les cieux s'éteignait un brillant météore,

La brise gémissait et la vierge rêvait...

Elle rêvait aux maux qui consument la vie ,

Aux tourments de l'amour, au calme du tombeau ,

Et son cœur ressentait une invincible envie

De pouvoir de ses jours rejeter le fardeau...

Soudain, elle n'eut plus qu'une seule pensée;

Son regard se fixa sur les flots agités ,

La mort se présentait à son âme oppressée ,

Elle lui dévoilait de tristes voluptés !

Quel bonheur de mourir! la nuit était si belle!...

Celui qu'elle adorait vint s'offrir à ses yeux •,

— "Pour la dernière fois, écoute-moi, dit-elle, w Tu recevras du moins mes éternels adieux...

» C'en est fait, le trépas t'enlève ta victime, '> Je vais m'ensevelir sous ces flots écumants ; » Et ses yeux égarés lui désignaient l'abîme , Et l'accent de sa voix exprimait ses tourments.

— « Viendras-tu rappeler mon âme qui t'adore? M Demain , près de ces lieux porteras-tu tes pas ?

98 FLEURS DU xMlDI.

)) >'on, de nouveaux plaisirs t'enivreront encore;

)' C'est toi qui m'as tuée, et tu me survivras!

)) Jette ton âme impie à la fange du monde,

" Dieu recevra la mienne, et sera mon vengeur!...

Elle dit, et soudain de l'abîme qui gronde

Elle fend, comme un trait, la sombre profondeur..

Le gouffre l'engloutit... Au retour de l'aurore,

Sur les bords du torrciit elle a})parut encore;

Son beau cou sur son sein retombait à demi ;

Ses noirs cheveux flottaient autour de son visage;

Et sur les nymphéas qui croissaient au rivage.

Les flots la balançaient comme un cygne endorini.

A cet ange tombe nul ne donne des larmes: De louange et d'amour le monde l'entourait; Et celle dont hier on admirait les charmes N'a pas même un regret!

Le mépris a payé les tourments de sa vie; Ses malheurs ici-bas ne seront pas vengés; Personne ne maudit celui qui l'a trahie, Mais Dieu les a jugés !

Miucs, d.'cembre 1823.

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