A MADAME LEBRUN
Olï! c'est vous qui fûtes poète, ^■()lls dont l'àme , dès le berceau , Reçut de Dieu , pour interprète, Au lieu d'une lyre un pinceau.
C'est une grande poésie Que celle qui parle au regard ; Et qui montre à l'àme saisie La nature enchaînée à l'art !
Dans ce tableau qui la révèle - , Que Marie-Antoinette est belle !
Que son front pur est gracieux !
Le sang circule sous sa joue.
Et son œil où la flamme joue Reflète son âme et les cieux !
1 Madame Vigéc-Lebrun, peinlre célèbre de Marie-Antoinette, a parcouru une des plus brillantes carrières d'artiste. Quand la révolution de 1789 l'obligea à quittor la FrancL-, (luoiijue bien jeune encore, elle avait déjà fait tous les portraits de la famille royale et ceux des grandes familles de la cour; elle avait été reçoe de l'Académie des Beaux-Arts de France ; bientôt toutes les académies dus capitales où elle séjourna durant l'émigration voulurent aussi la compter parmi leurs membres, et tous les souverains et toutes les princesses de l'Europe désirèrent avoir leurs portraits peints par elle,
i Tous les portraits dont il est parlé dans ces vers décoraient les salons de madame Lebrun, où l'on rencontrait chaque liiver l'élite de la société de Paris,
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Ici , comme un contraste à sa beauté divine , Vous nous avez rendu la grande Catherine: Sa pensée énergique anime diaque trait; Vous la vîtes un jour lière, puissante et forte! Puis la mort la frappa!... Mais elle n'est pas morte : Elle revit dans ce portrait!
Là , Paësiello ^ semble encore Arracher au clavier sonore Des sons suljlimes et touchants , Et dans son regard plein de flamme Vous avez fait passer son âme Comme elle passait dans ses chants.
Puis vous avez gravé les douleurs de l'artiste Sur ce noble visage au front rêveur et triste : Robert voit devant lui de magiques tableaux, Mais il voudrait en vain en saisir l'harmonie, La nature se montre à l'œil de son génie , Et se dérobe à ses pinceaux 2,
Puis voici Grassini la belle; De ses yeux l'ardente étincelle Dans un regard vient nous frapper; Sur son front la grâce repose , Et de sa bouche fraîche et rose Un chant semble encor s'échapper !
Mais quel est ce tableau qu'on admire et qu'on aime, Cette mère si jeune encore? oh! c'est vous-même;
1 L'année où ce [lortrait fut exposé au Salon, il se prouvait placé à côlé d'un antre porliait peint par David. IJn jour oii le grand maître ytarcourait le Louvre avec plusieurs de ses élèves, il s'arrêta en face des deux jtorlraits, et désignant celui peint par madame Lebrun : « Voilii, s'écria-t-il, l'œuvre de l'homme, 1 œuvre du grand artiste ; le mien est Pœuvre d'une femme'.... n
3 Robert, peintre célèbre de paysages, contemporain de David, était un grand dessinateur ; il rendait bien les lignes, les contours, les formes de la nature ; mais, médiocre coloriste, il ne pouvail en rendre l' éclat, et c'était pour lui une profonde douleur (lue cette insuffisance dont il était pénétré, et qu'il ne pouvait vaincre.
A MADAME LEBRUN. 1 i9
Tout entière aux transports de l'amour maternel , De la gloire et des arts vous oubliez l'ivresse, Et vos bras enti'ouverts bercent avec tendresse L'enfcUit qui vous attend au ciel....
A A os (ï'uvres divinisées, Dans ses palais, dans ses musées, L'Europe étonnée applaudit.
Et vos innombrables ouvrages Sont autant de sublimes pages Où votre gloire resplendit.
Lorsque Versailles se décore ,
Se ranime et revit encore
Sous le souvenir du passé ;
Parmi ses toiles immortelles.
Aux plus touchantes, aux plus belles
On trouve votre nom tracé.
Qu'elle est noble votre carrière!
Quelle femme n'en serait fière?
Quel homme n'en serait jaloux?
L'éclat , les honneurs , l'opulence , Ont embelli votre existence, Et vous ne le devez qu'à vous!
Paris, 1837,
150 PENSEROSA.