ECCE HOMO
(sur UN CHRIST DE RUBENS. )
Voilà l'homme ! ô mon Dieu ! comme ton divin Fils , L'homme qui pense et croit est sur un crucifix ! A son front qui s'incline on jette de la boue ; De sa lèvre altérée on approche le fiel , Et quand il croit trouver les caresses du ciel, Le baiser de Judas s'arrête sur sa joue !
Mais, en portant sa croix, s'il était Christ encor,
11 pourrait du Calvaire entrevoir le Thabor ;
Le but adoucirait les horreurs de la route ,
Pour sa vie il saurait qu'il a l'éternité.
Le ciel, pour racheter sa triste humanité ;
Mais nous, que savons-nous? nous n'avons que le doute.
En suivant le sentier rude de la vertu , Notre esprit se révolte, incertain, abattu] Et quand l'impiété nous jette son sarcasme, Hélas! nous sentons trop qu'elle nous a jugés, Qu'elle a vu dans nos cours mornes, découragés. Une foi vacillante et sans enthousiasme.
Elle a vu que souvent sont montés jusqu'à nous Les bruits de ses plaisirs, qui nous ont semblé doux ;
LCCK HOMO. 14.
Que , lorsque radieuse elle sort de sa lange , Souvent de notre choix prêts à nous repentir, Nous avons, déchirant la robe du martyr, Pensé que le démon est plus heureux que l'ange.
En nous voyant d'en bas aspirer au sommet , Elle raille les biens que la m©rt nous promet ; Et du lot de la terre avide et satisfaite , Pour elle, les instincts qu'elle court assouvir Réalisent le ciel où nous voulons gravir. Et pour nous... si le ciel n'était qu'une défaite !
Si nos longs jours d'ennui, si nos chagrins poignants, Si ces âpres dégoûts dont nos cœurs sont saignants, Ne trouvaient pas après une onde qui les lave ; Si, quittant cette terre oii nous pouvions jouir, Au but l'Éden promis allait s'évanouir ; Si d'une illusion notre âme était esclave !
Voilà ce que nous dit le doute au dard rongeur. Ce qui fait sur nos fronts éclater la rougeur. Lorsque nous proclamons qu'en nous la paix habite, Que la foi nous conduit sans trouble, sans combats. Quand nous parlons ainsi , le doute vient tout bas Démentir notre voix avec sa voix maudite.
Que le calvaire est dur à qui veut le monter
Aux oasis humains sans jamais s'arrêter !
Sans reposer son pied que déchire la ronce,
Sans boire aux flots souillés doux aux lèvres des sens ,
Sans permettre à son cœur d'écouter les accents
De génie et d'amour que la terre prononce !
Comme le Christ , il sait qu'au pied du roc s'étend Quelque Jérusalem, quelque cité portant Jusqu'aux, deux ses palais, ses dômes de porphyre ; Que là la volupté, l'or, le bonheur humain, Ont de plus d'une vie enivré le chemin. Et qu'à la sienne aussi ces biens pouvaient suflire.
PEXSEROSA.
Mais il marche toujours, car il s'est confié, Dans ses heures d'angoisse, au Dieu crucifié; Puis l'orgueil ou la foi tour à tour le relève : L'orgueil dit de poursuivre et de persévérer ; La foi , de regarder au delà , d'espérer ; Et le martyr brisé recommence son rêve.
Et lorsque la mort vient l'arracher à la croix , Qu'il contemple la terre une dernière fois, Elle lui jette encor des clameurs cni\rantes : '( Ils sont heureux la-has, si je m'étais trompé! » Pense-t-il ; et ce cri de son co'ur échappé Fait baisser tristement ses paupières mourantes.
C'est alors que , sans doute , en son Ame descend De la foi du vrai Christ quelque rayon percent, Et que voyant au ciel , (pji pour lui s'illumine , La couronne promise à son sublime effort, 11 comprend la patrie oii vivra l'homme fort, Et ne regrette plus la terre qu'il domine.
Paii», 1838.
A MADAME LEBRUX. 147