‹ Poésies complètesChapitre 9 sur 160 · ENTHOUSIASME · texte numérisé non relu

ENTHOUSIASME

En vain je leur disais : « Guidez-moi jusqu'au but ;

» Je veux boire à la coupe où votre lèvre but ;

M Parlez ! Je braverai les ronces de la voie

» Qui mène à l'oasis où vous goûtez la joie ;

M Contre une beure d'amour, de pure volupté ,

M J'échangerais ma vie et mon éternité. »

Car je croyais alors, dans ma candeur novice,

A la réalité de leur bonheur factice ;

Je ne soupçonnais pas que leurs souris forcés

Sous un masque riant cachaient des cœurs glacés.

Mais eux , soit qu'elTrayés de mon ardeur avide ,

Soit que de leur néant ils sentissent le vide.

Si je parlais d'amour, de gloire ou d'amitié.

Ils secouaient la tète et riaient de pitié ! ..

A m'instruire, parfois, quand ils daignaient descendre.

Alors mon âme aussi ne pouvait les comprendre ;

Nos sentiments luttaient dans d'éternels combats ,

Les miens planaient trop haut, les leurs rampaient trop bas !

Pour eux , la gloire était le succès d'une brigue ;

L'amour, la vanité de quelque obscure intrigue ;

L'amitié, le lien d'un pacte d'intérêt

Qu'ils formaient sans plaisir et brisaient sans regret.

Non, je n'ai pas compris ces êtres qui végètent. Et qui devraient subir les mépris qu'ils nous jettent; Ames sans énergie, esprits où tout est faux. Étroits dans leurs vertus, étroits dans leurs défauts, Dont l'égoïsme et l'or sont les seules idoles, Qui n'ont pour sentiments que de vaines paroles. Que des mots sans pensée , idiome im.puissant Qui n'a jamais rendu ce que mon cœur ressent ! Comme au tronc desséché s'étiole la branche, Près d'eux se consumait mon àme ardente et franche ; Libre par la pensée , esclave dans leurs fers , Que de tourments cette âme en secret a soufferts !

A cet enthousiasme auquel on doit un culte , Ils prodiguaient toujours le dédain et l'insulte ;

16' FLEURS DU MTDI.

Kt, torturant mon cour pour le faire plier, A leur destin vulgaire ils voulaient me lier ! Seule, au désert, livrée à ma douleur muette, Oh ! j'aurais succombé !... mais Dieu me fit poète! Alors, comme une coupe épandant sa liqueur. Je versai dans mes chants le trop plein de mon cœur Alors, flots déchaînés, mes rapides pensées Coulèrent de mon sein en notes cadencées ; Chaque objet qui frappait mon cœur et mon regard Passait dans mes tableaux palpitants , mais sans art ; Hymnes improvisés, échos d'une âme libre, Où tout ce que je sens se rétléchit et vibre : Là sont venus mourir mes rêves les plus chers. Là j'ai laissé ma vie empreinte dans mes versl...

Juin If5."5i.

LÏNSPIRATION.

L'tiîirnioiiicuï di'mon dc^scend et m'environne. André Chémer.

Ah ! lorsque débordait ainsi la poésie. Torrent impétueux, brûlante frénésie, Dans mon âme vibraient d'indicibles accords ; Comme sous l'ouragan bat la vague marine. Sous la muse mon co-ur battait dans ma poitrine, Mais ma lyre jamais n'égalait mes transports !

L'LNSPIRATION. 17

Par l'inspiration je restais oppressée, Comme la druidesse au sommet du dolmen ; J'implorais, pour donner un corps à ma pensive, Ton langage éthéré, musique, écho d'Éden !

11 est des sentiments mystérieux , intimes ,

Qu'aucun mot ne peut rendre , et que toi seule exprimes ;

Ces rêves, incompris du monde où nous passons,

Ces extases d'amour d'un ca-ur qui vient de naître.

Alors j'aurais voulu, pour les faire connaître.

Moduler sous mes doigts de séraphiques sons !

J'aurais voulu , penchée à la harpe sonore , Répandre autour de moi l'âme qui me dévore , Dans des flots d'harmonie aux anges dérobés ! Oui, j'aurais voulu voir, quand mon âme est émue, Tous les cœurs palpitants d'une foule inconnue Sous mes accents divins demeurer absorbés I

Vains désirs! jeune aiglon, on a coupé mes ailes, On a ravi mon vol aux sphères éternelles. Pour me faire marcher ici-bas en rampant ! Si la Muse m'inspire et vient charmer ma route, Mon chant meurt sans écho, personne ne l'écoute, Et l'hymne inachevée en larmes se répand!

Août 1833.

Page 1