NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXXI
publier. Profitant du mouvement de sympathie que cette fin malheureuse avait provoqué autour de son nom et des regrets qu'elle inspirait, ses amis s'efforcèrent de l'entretenir en faveur de l'œuvre et, s'adressant au chef de V École romantique lui-même, V. Hugo, dont la haute autorité, quoique encore discutée, s'affirmait chaque jour avec une autorité croissante, le prièrent de recueillir et de mettre sous son patronage cette chère épave du naufrage de tant d'espérances détruites en un instant. Il accepta avec empressement. Pavie, qui était à cette époque un des familiers de la maison du maître, nous a transmis l'écho de l'inoubliable impression que produisit sur tous la leclecture de la lettre-préface qu'il écrivit aux éditeurs du recueil des poésies de Dovalle à cette occasion :
« Il nous la lut, dit-il, un soir, veille de l'impression, « au coin de son feu, plus attractif encore par ce ter- « rible hiver de 1829. Je l'entends énumérer avec sa « puissance d'antithèses : « tout ce que de fleurs, de fêtes, « de printemps, de matin, de jeunesse, renferme ce porte- « feuille d'élégies déchirées par une halle de pistolet ! »
« Je l'entends identifier, avec une sympathie qui me « troubla, sa cause à lui, sa cause de novateur persé- « cuté, à des causes moins respectables et, de sa voix « profonde et vibrante, redire le mot de Luther : invideo « qiLia quiescunt ! »
LXXXII CHARLES DOVALLE
On était en pleine bataille romantique, à la veille de la représentation d^ Hcrnanij à la Comédie- Française * / le moment était donc bien choisi pour lancer l'œuvre d'un poète de la nouvelle école qui avait combattu à l'avant-garde de son parti.
Il restait à trouver un éditeur qui voulût bien se charger d'offrir au public, sous son nœud de crêpe noir, cette petite gerbe poétique, et n'en fit pas une question de spéculation.
* Elle eut lieu le 25 février 1830.
MoiiireiLil-Bcllay — Maison Dovallc (Ancienne nie des Bancs J
A l'enseigne et sous l'invocation du dieu Mars existait, en ce temps, au Palais-Royal, un éditeur de figure originale que les lettrés et les écrivains connaissaient
LXXXI\- CHARLES DOVALLE
bien pour son désintéressement et les services qu'il leur avait rendus : c'était Ladvocat.
Il avait débuté, en qualité de simple libraire vendant des nouveautés, dans la galerie de bois, puis s'était installé, comme éditeur, aux n°^ 197 et 198.
Jules Janin a fait remarquer que c'est lui qui, le premier, en payant aux auteurs la valeur de leurs manuscrits, a permis à l'homme de lettres de vivre du produit de sa plume et de son travail, et M. Ed. Thiéry, l'ancien Administrateur du Théâtre- Français, disait que son magasin fut pour beaucoup d'hommes de cette génération-là « le vestibule de l'Académie et de la Chambre des pairs ».
. « C'était l'éditeur intelligent et généreux, hardi et « prodigieux , ajoute M. A. Challamel * ; il n'avait pas « inventé la réclame, mais elle était venue naturelle- « ment à lui, dans un moment où l'annonce existait à « peine et où la quatrième page des journaux n'était « pas encore affermée à l'affiche. Ami de tous les publi- « cistes, il avait à sa disposition les meilleures plumes « de la presse. On rendait compte des ouvrages qu'il « publiait. Ses prospectus étaient rédigés par de char- « mants esprits et il payait un bon livre comme on ne « payerait aujourd'hui qu'un scandale. »
' Souvenirs d'un hugolâtre, p. 337.