‹ Poésies complètes. PubliéesChapitre 48 sur 95 · LETTRE AUX EDITEURS CIII · texte numérisé non relu

LETTRE AUX EDITEURS CIII

bataille dans toute l'Europe, ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par conséquent dans la poésie, n'a besoin ni d'être expliqué ni d'être justifié. Sans doute la contemplation des quarante dernières années de notre histoire, la liberté d'un grand peuple qui éclot géante et écrase une bastille à son premier pas, la marche de cette haute république qui va les pieds dans le sang et la tête dans la gloire, sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'après tout et enfin c'est un progrès et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie que de tristesse; mais, s'il nous réjouit par notre côté divin, il nous déchire par notre côté humain, et notre joie même y est triste. De là, pour longtemps, de somxbres visions dans les imaginations et un deuil profond mêlé de fierté et d'orgueil, dans la poésie.

Heureux pour lui-même le poète qui, né avec le goût des choses fraîches et douces, aura su isoler son âme de toutes ces impressions douloureuses, et, dans cette atmosphère flamboyante et sombre qui rougit l'horizon longtemps encore après une révolution, aura conservé rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosée et de soleil !

M. Dovalle a eu ce bonheur d'autant plus remarquable, d'autant plus étrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre si tôt sa chanson à peine

commencée ! Il semblerait d'abord qu'à défaut de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque pressentiment vague et sinistre. Non : rien de sombre, rien d'amer, rien de fatal. Bien au contraire : une poésie toute jeune, enfantine parfois; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de nonchalance créole ; un vers à gracieuse allure, trop peu métrique, trop peu rythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie plutôt naturelle que musicale; la joie, la volupté, l'amour; la femme surtout, la femme divinisée, la femme faite muse ; et puis partout des fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la jeunesse ; voilà ce qu'on trouve dans ce portefeuille d'élégies déchirées par une balle de pistolet.

Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mélancolie, c'est, comme dans le Premier Chagrin, un accent confus, indistinct, presque inarticulé, à peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, à peine une ride à la face transparente du lac, à peine une blanche nuée dans le ciel bleu. Si même, comme dans la touchante personnification du Sylphe, l'idée de la mort se présente au poète, elle est si charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la réalité, que les larmes en viennent aux yeux.

Oh ! respectez mes jeux et ma faiblesse, Vous qui savez le secret de mon cœur ! Oh ! laissez-moi pour unique richesse De l'eau dans une fleur;

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