‹ Poésies complètes. PubliéesChapitre 47 sur 95 · LETTRE AUX EDITEURS CI · texte numérisé non relu

LETTRE AUX EDITEURS CI

cette lecture, ce qui frappe en la terminant, c'est que tout, dans ce livre d'un poète si fatalement prédestiné, tout est grâce, tendresse, fraîcheur, douceur harmonieuse, suave et molle rêverie. En y réfléchissant, la chose semble plus singulière encore. Un grand mouvement, un vaste progrès avec lequel sympathisait complètement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art. Ce mouvement n'est qu'une conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après s'être étabh dans l'État et y avoir changé la face de toute chose, poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. Cette régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible. Elle s'adresse à tout, réédifie tout, refait à la fois l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularité), par cela même qu'elle est complète, la révolution de l'art a ses cauchemars, comme la révolution politique a eu ses échafauds. Cela est fatal. Il faut les uns après les madrigaux de Dorât, comme il fallait les autres après les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de

cil CHARLES DOVALLE

beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire ? Ces hommes, qui vous paraissent si fantasques et si désordonnés, ont obéi à une loi de leur nature et de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du principe de liberté qui désormais gouverne et régit tout d'en haut, même le génie. C'est de la fantaisie, soit ; mais il y a une logique dans cette fantaisie.

Et puis, le grand malheur après tout ! Bonnes gens, soyons tranquilles. Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la terreur en fait de révolution littéraire. En conscience, tout sataniquc qu'est le premier, et tout frénétique qu'est le second, Byron et Maturin me font moins peur que Marat et Robespierre.

Si sérieux que l'on soit, Messieurs, il est difficile de ne pas sourire quelquefois, en répondant aux objections que l'ancien régime littéraire emprunte à l'ancien régime politique, pour combattre toutes les tentatives de la liberté dans l'art. Certes, après les catastrophes qui, depuis quarante ans, ont ensanglanté la société et décimé la famille, après une puissante révolution qui a fait des places de Grève dans toutes nos villes, et des champs de

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