‹ Poésies complètes, revues sur les manuscritsChapitre 1 sur 228 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Ernest FLAMMARION, Éditeur

26, RUE RACINE, PRÈS l'ODÉON

L'Esprit Français possède deux qualités qu'il semble

plus profondément ou pli nutieusement; lïs peuvent rendre leurs sentiments avec une poésie plus souple, plus mélodieuse, plus gracieuse, plus colorée, leurs sensations avec une imagination plus variée, plus humoristique, plus ironique, plus réellement observatrice, plus habile ou plus saisissante. Le- génie de la France a, par-dessus tout, la Force et la Finesse. Je ne veux pas prouver ici que c'est de la première que naissent sa Simplicité et sa Précision, — les vrais éléments de la force durable, — ^ue c'est de la seconde que vient sa Clarté, — première conséquence de la véritable finesse. — Mais je puis dire que dès le début de notre histoire littéraire, dès que notre langue eut cessé de bégayer, Force et Finesse se montrent de compagnie : le Voyage de Charlemagne, cette raillerie si inattendue, n'est pas bien loin de la chanson de Roland; chansons de gestes et fabliaux chemineat côte à côte, parfois même en se mêlant; et la chanson de Beaudoin de Sebourg finit le grand cycle de la croisade. Nous reconnaissons pour grand siècle, non pas celui où il y a eu le plus de

fmissance créatrice, le plus de poésie, le plus de phiofophie, non pas le xiii« ou le xvi« ou le xv ir, mais celui où la Force a été le plus constamment à côié de la Finesse, où Corneille est en compagnie de Racine,

n'oRLÉANs. vn

fils, Louis XII, un protecreur des lettre, monte sur le trAne. François I" est son oe-

■ François I" développe, iii "t en honneur : les qualité littéraires où son onde a brillf,

j les pojles qui sont de la mjme famille in-

leliectiidle, et c'est tout ce qui fait l'immense gloire ''le Marot, que d'avoir des tendances poétiques analO' Mesàcelles de Charles d'OrliSani. Là encore, celui-ci lail donc toute chance d'être vaaié.

Or noD -seulement il n'est pas vantd, il n'est même is connu. Il est oublié à un point qui ne se peut re. Ses contemporains n'en parlent pas, ses succes-

Àait ignorée du xvn' siËcle.

, Il y a là, sans doute, un mystère qui a paru assez étonnant à tous ceux qui se sont occupés de Charles d'Orléilns. Je crois que l'explication est possible, on la trouve en Étudiant l'hialoire littéraire du iv siâcle. La tinesse pure que représente Charles d'Orléans était -exclue de ce siÈcle. Villon n'a passé, si je puis dire, qu'à l'aide de sa vigueur intellectuelle ; encore la place ~ ~ ses contemporains lui ont faite est-elle bien pe- I.a poslérilÉ a été obligée de prendre sa cause un main, quoique avec moins d'efforts que pour Chartes d'Orléans et pour ces trois au très inconnus duxv- sitele, ces trois autres charmants et réhabilités représentants de la Finesse, les auteurs du Petit Jean de l^ntré, de Jean de Paris et de l'avocat Paihelin. Vilton et Pathehn n'avaient survécu que par ce qu'ils iBvaieiit de ^ossièremenl populaire. Les trois autres '—"-■-» qui n'avaient rienquc de fin furent oubliés. ioct littéraire du xi' siècle, l'instinct général »e portait vei» la science, vers l'ampleur, vers la gra- ^téell'emphase, vêts IDOsleseicèsdu travail etde la Tigiteur intelledHielle; l'aisance, la simplicité, la grâce Âaient oubliées ou méprisées. Or cet instinct élaii énergique, et il avait créé une école puissante, dalai-

—imme toutes les écoles de pédants, habile

de l'admiration mutuelle, comme toutes les &oles où la médiocrité domine, et violemment eATc/fla recherche et la eon-

•e étaient

jnsacrées, et avait la candeur de cultiver les î lai aisées soit du rliylhnie, soil de ta langue, i :1a était miiprisable. grotesque, inavouable et t

;.„. — — -jeure du dédain et di

rais i y l'oubli.

Pour de tels ptjntîfes littéraires, Charles d'OrUi

qui disait simplement les choses, dar- ' — "

sans prétention-, qui n'avait essayé aucui manières de torturer un rondeau, et qui n'avait pasef l'humilité de demander la permission de parler frac çais en s'excusant humblement ds son maternel | rural langage, Charles d'Orléans était un probne.

It était un poêle amateur^ un poelE d'album, poL, me servir de cette désignation moderne. C'est I& )| mot, et c'est là l'explication du raystfire de sa pcsiiion Ce jugement fut accepté, imposé à ceux deses parenâ qui occupèrent le tréneec tenu pour bon par Loui-"" comme par François l".

Il fut donc dédaigné parce qu'en un temps où l'écolfl était toute-puissante, il ne fût pas poète de l'école dfl^ r\- siècle, mais un po£te français, un poète humaiiu Par contre, c'est pour cela que la postérité 1^ r'"billté.

Je me suis parfois demandé si le trouble apparU dans les habitudes littéraires par les premiers effbrr de l'imprimerie ne tut pus pour quelque chosedu, l'obscurité de notre poète. J'ai supposé que Charles S ses copistes av'aientetéportésà rester dans les vieille traditions du Moyen Age qui renfermaient les œu^^q importantes, les œuvres des princes dans les lawiiM crits, dans les pat-chemins bien écrits et bien oroj Peut-être les préjugés du temps forçaient-ils le i de sang royal à considérer la publicité de ser - — ~comme indigne de lui, et les ceuvres in comme choses de commerce banal et de n dise bourgeoise. Il n'y a là qu'une hypothèse, quel livre à la discussion. J'ajouterai que Louis lCSi\ François I"ontdùélre tentfade vnirdansct des impressions toutes personnelles^ tout toutes lie l'amille, et qu'il ne convenait pas de et

li qu'il en soi^ c'est aux accidents de sa 'vie,.!

ie humaine et dans fesligii

générales de la littérature. Sans eux, il eût eu quelque chance de devenir un savant, élève d'Eustache Deschamps, un émule d'Alain Chartier, de Georges Chastelain et de Meschinot, il nous eût peut-être donné, avant Biaise d'AurioI,des ballades doubles couronnées à double unissonnance, ou dorées par équivoques mâles ou femelles, simples, composées ou mêlées. Mais il n'eût pas affermi, fortifié la langue française et enrichi de véritables joyaux notre trésor intellectuel. Il n'eût pas surtout, ce qui est sa plus grande gloire comme son mérite éminent, été un des chaînons de cette tradition qui permit au xvji« siècle de fixer la langue française; un de ces fermes et indépendants écrivains

3ui, de la fin du xiii* siècle au milieu du xvi% penant ce long sommeil où l'originalité créatrice avait pédé la place à l'imitation consciencieuse, lourde et pédante, ont défendu naïvement le génie français.

Les incidents de sa vie ne servirent pas seulement à lui donner une place à part dans notre littérature, ils le mirent aussi dans une des plus curieuses situations que l'histoire puisse enregistrer. Il fut la Belle au-Bois-dormant de la féodalité. Il s'endormit quand les grands vassaux, dont il était l'un des plus puissants, étaient tout, et se réveilla quand la royauté restait presque complètement maîtresse de la France.

La biographie que nous allons donner aussi étendue que le permettent les limites de ce livre, va nous fom nir les preuves et le développement de ces idées préliminaires.

Notre poète est fils de Louis de Valois, duc d'Orléans, qui était frère de Charles VI et second fils de Charles V. Il eut pour mère Valentine, fille de Galéas Visconti, seigneur de Milan. Louis et Valentine ont laissé dans iTiistoire une trace lumineuse qui éclaire et la vie que nous esquissons et les origines de la Renaissance.

Louis d'Orléans est un des types les plus accusés de cette race des Valois, la branche la plus épanouie et la plus parfumée de la fleur de lis, la poésie chevaleresque de la maison de France; race qui paraît avoir

les (jens graves de son temps. I.e Religieux de Saint- Denis y reviens encore : il avail, dit-il, à titre du prorogative stneuliëre, une éloquence naturelle et d'une extrême Tocililé. Juvénal des Ursins nous le montre un jour haranguant ses ennemis les Parisiens. <• Il usa de moult belles et gracieuses paroles, dîi-ïl,e»r il en estoit bien aisé. • Retenons (es qualités de theilité, d'aisance et de grâce en sonneant à notre poÊte. Celui-ci dut plus encore a Valentine, Valois ellt

si je puis dire, l'une des nieras de la Renaissance. C'est elle qui, en donnantà sesenFants des droits sur llialie, poussa la France à aller chercher là le soleil qui devait faire éclore les germes liitêraires ensevelis

er le £v< siècle sous la poussière germaine, flamande et urguignonne ; elle aussi qui en donnant à ses descendant» Louis XiE, François 1" et Henri Ilcette grâce particulière au génie transalpin, assouplit la /orée iran^isc et étendit, en l'amol tissant, la^iiesse gauloise. , Cette grâce si expressive ea elle que les conlempo-

cette mollesse, cette chaleur intellectuelle, nous ne devons pas les oublier non pl\is en songeant à Charles d'Orl&ns.

C'est donc de ce VaJois, poète, amoureux, lettre, remarquable par les qualités faciles de son esprit el de son cceur, de cette Italienne sensible, gracieuse, aimante et intelligente, de ce père et de cette mère énergiques tous deux, ambitieux tous deux, que naquit notre podte, le lô mai lîgi. Cette date n'est mise en doute par personne, et a défaut d'autres preuves, les > Comptes de l'Hdtel suffiraient pour laisser cette année i3gi hors de doute. Pourtant les deux plus graves historiens de ce temps, l'un, historiographe presque officiel, le Religieux de Saint-Denis, dont Je parfais plus haut, nous dit : Vers le milieu de novembre — de l'année i3c)4, — madame la duchesse d'Orléans, dans la maison royale de Saint-Pau), mit au monde un 5Is auquel ' le roi de France, Charles, en le tenant sur les fonts sacrés, donna son nom. ■ >■ En ladite année, i3g4, nous raconte l'autre historien Juvénal, que jecitais aussi, laduohesse d'Orléanseulun hls nommé Charles, età le baptiseryeutgrande solennité. ■ BelleforÉt, Guyon, Mézeray nous donnent aussi gï ou 9^ Uevons-nous supposer que les deux vieux chroni-

7 nus droits réservé».

Page 1