BALLADE DE LA SAINTE BUVERIB
Hume le piot sans trêve, biberon.
Le Tourangeau, le poëte au grand cœur,
Maître François, le sage vigneron
Oui parmi nous fut comme un dieu vainqueur,
Maître François, riant, joyeux, moqueur,
Comme un Bacchus debout sur son pressoir,
Écrase encor le raisin du terroir
Et du sang rose emplit son broc divin.
As-tu soif? bois la vie et bois l'espoir,
C'est Rabelais qui nous verse du vin.
Nous boirons tous, l'ouvrier, le patron Et l'usurier de nos sous escroqueur, Et le soldat qu'emporte le clairon!
Donc, tais en p.iix ton commerce, troqueur, Et toi, noircis tes feuilles, chroniqueur.
Fume l'andouille et garnis le saloir.
Bon paysan courbé sous le devoir, Ou travailleur des bois, rude sylvain Toujours cognant sous le feuillage noir :
C'est Rabelais qui nous verse du vin.
Qui que tu sois, artisan, bûcheron, Humble mercier fait pour chanter le chœur Sur le théâtre où déclame Néron, Même valet d'écurie ou piqueur, Tu goûteras à la rouge liqueur.
Quand tu serais, en ton pauvre manoir,
Plus altéré que ne l'est vers le soir D'un jour de juin, le sable d'un ravio, Nargue la soif, car tu n'as qu'à vouloir, C'est Rabelais qui nous verse du. vin.
ENVOI
* pRiNpE, la France enivrée a pu voir
Le flot sacré dans son verre pleuvoir.
Buvons encor ! nous n'aurons pas en vain
Soif de gaîté, d'amour et de savoir,
C'est Rabelais qui nous verse du vin.
Septembre 1869.
BALLADE, A SA MÈRE Madame Elisabeth Zélie de Banvit r,«
Toujours charmé par la douceur des vers,
Ne pense pas que je m'en rassasie.
Même à cette heure, en dépit des hivers, (
J'ai sur la lèvre un parfum d'ambroisie. i
Né pour le rhythme et pour la poésie,
Dans nos pays, où, tenant son fuseau, '
Le long des prés où chante un gai ruisseau
Va Ja bergère au gré de son caprice,
Je surprenais les soupirs du roseau.
Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice^
Tout a son prix; mais liors les lauriers verts, Je puis encor 'out voir sans jalousie, Car chanter juste en des mètres divers Serait ma loi, si je Tavais choisie.
Quand m'emporta la sainte frénésie, Parfois, montant Pégase au fier naseau, J'ai de ma chair laissé quelque morceau Parmi les rocs ; plus d'une cicatrice Marquait alors mon front de jouvenceau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
Et je me crois maître de l'univers!
Car pour orner ma riche fantaisie.
J'ai des rubis en mes coffres ouverts.
Tels qu'un avare ou qu'un sultan d'Asie.
Foin de l'orgueil et de l'hypocrisie !
Comme un orfèvre, avec le dur ciseau Dont mainte lime affûte le biseau, Je dompte l'or sous ma main créatrice, Car une fée enchanta mon berceau, Ta le sais, toi, ma mère et ma nourrice.
ENVOI
Ma hère, ainsi j'aurai fui tout réseau, N'étant valet, seigneur ni damoiseau.
( Que de ce mal jamais je ne guérisse I) J'aurai vécu libre comme un oiseau, Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice ^
19 Novembre 1899.