‹ Poésies complètesChapitre 14 sur 151 · UNE FEMME DE RUBENS · texte numérisé non relu

UNE FEMME DE RUBENS

Nymphe blanche et robuste, Dont les bras et le buçte Défieraient les Titans Et les autans ;

Délice de la lyre, Qui dus naître et sourire, Colosse harmonieux.

Au temps des Dieux,

Ne crains plus, forme altiére, De mourir tout entière, Puisque tu m'enivras.

Non, tu vivras I

Tu vivras par ces rimes, Comme la neige aux cimes Où volent des milans Dure mille ans.

Oh ! reste ainsi I déploie Les trésors de ta joie Pour guérir mon souci.

Oh 1 reste ainsi I

Dans le calme athlétique De ta pose héroïque Marche pour m'enchanter :

Je veux chanter.

folâtre Céphise, Que le dieu de Venise Eût livrée au courroux Du soleil roux ;

Fille aux yeux pleins d'étoiles, Qui naquis pour les toiles De l'enchanteur d* Anvers, Ou pour mes vers,

Ta tête de faunesse Est folle de jeunesse Et de rires ardents Aux blanches dents.

Un sang pur et farouche, Enfant, donne à ta bouche Cet éclat de la chair Qui m'est si cher.

Et comme un coquillage Le rose cartilage De ton nez retroussé Est nuancé.

Ton folâtre visage, Gai comme un bon présage.

Fait songer à des fleurs Par ses couleurs ;

Et la petite oreille, Qui n'a pas sa pareille, Semble un joyau fini Par Cellini.

Tes yeux, tes yeux étranges Recèlent sous les franges Soyeuses de tes cils Des feux subtils.

Dans tes vagues prunelles Courent des étincelles D*or fauve, comme au fond D'un ciel profond;

Et tes cheveux, où l'ombre Court transparente et sombre, S'embellissent encor De reflets d'or.

Ils couvrent ta poitrine Et ta gorge ivoirine D'un large flot mouvant; Et, bien souvent,

Tant s'épaissit, profonde.

Leur masse, qui s'inonde De suaves parfums, On les voit bruns.

Pourtant des flammes vives S'égarent fugitives, Dans leurs anneaux épars De toutes parts,

Et quand tu la dénoues, Ruisselant sur tes joues Et baignant dans ses jeux Ton sein neigeux,

Cette ample chevelure, Qui te sert de parure.

Illumine ton flanc D'or et de sang.

Tes blanches mains royales, Aux lignes idéales, Jettent comme un éclair De rose clair,

Et les bras et le torse, Éblouissants de force, Ont tout l'eraportemen* De l'art flamand.

Ton cou, blanc comme un cygne.

Montre une douce ligne D'un suave dessin; Et ton beau sein.

Ton sein lourd, où se pose Un divin rayon rose, Est fait d'un marbre dur Veiné d'azur.

jeune chasseresse Dont la folle paresse Doit tressaillir encor Au bruit du cor,

Toi que la Nuit dévore, Et que baisait TAurore Au temps où tu courais Dans les forêts,

Laisse que je contemple Cet adorable temple Que le cruel Amour Veut pour séjour ;

Oh ! laisse que j'admire €es haleines de myrrhe, Ces ivoires, ces ors, Tous ces trésors !

J'aime tes jambes fières, Ton dos où des lumières Baignent les aies sereins De tes beaux reins ;

Et ce pied de Diane Agile et diaphane Dont les doigts écartés Ont des clartés ;

Et ces ongles solides, Polis et translucides, Brillants sur les orteils De tons vermeils I

O Néréide ! muse Digne de Sjrracuse!

Quand j'écoute ta voix.

Quand je te vois

Courir, lascive et rose, Dans le bois grandiose Où si vite a bondi Ton pied hardi ;

Ou, quand sous les ombrages^ Paresseuse, tu nages, .

Sans déranger les flots, Près des Ilots,

Mon rêve idéalise Ta fraîche mignardise En cent déguisements Toujours charmants I

La nature discrète Et merveilleuse prôte A mes illusions Ses visions.

Les bocages des rives Où des ailes furtives Voltigent par milliers, Les peupliers

Et la noire broussailie.

Tout s'anime et tressaille D'un invincible émoi ; Et devant moi

Un essaim d*amazones Aux brillantes couronnes Passent dans le gazon En floraison.

C'est Diane ingénue Livrant sa gorge nue Aux caresses des airs, Dans les déserts;

C'est la grave Cybèle, Comme un troupeau qui bêle, Conduisant sans courroux Ses lions roux ;

C'est l'ange Cythérée Dans la mer azurée Appuyant ses pieds fins Sur les dauphins ;

C'est Ariane heureuse Dans sa coupe amoureuse Tordant, par un beau soir, Le raisin noir ;

C'est Tarrogante Omphale, En robe triomphale, Énervant un héros Sur ses carreaux ;

C'est Léda qui s'indigne Sous le baiser du cygne Et le cherche à son tour Folle d'amour ;

C'est Hélène, embrasée De désirs, que Thésée Emporte dans ses mains Par les chemins ;

C'ftst la jeu m; Amphitrite Et sa cour favorite Guidant aux Ilots ouverts Les coursiers verts;

C'est la brune Antiope Dont le cheval galope Au bruit des javelots Et des sanglots.

Les voilà, ce sont elles I Ce sont les immortelles Qui vivront à jamais Sur les sommets !

Non, ces grandes guerrières Qui vont dans les clairières En me glaçant d'effroi, C'est toujours toi.

C'est en toi que je trouve Leurs blanches dents de louve.

Leurs crinières que fuit La sombre nuit,

Leurs muscles, où respire Avec tout son empire L'immortelle vigueur Qui vient du cœur;

Et cet éclat de l'ange, Qu'un glorieux mélange De neige et de carmin Rend surhumain '

LES EXILÉS. 5g

Mais, ô sage Aphrodite, Qu'une race maudite Et vouée au trépas Ne connaît pas I

A ces superbes formes

D faut les plis énormes

Des manteaux éperdus

Au vent tordus ;

Il leur faut Técarlate Qui les baise et les flatte, Le voile aérien Du Tyrien,

La pourpre qui s'envole Au zéphire frivole Et qui semble frémir Ou s'endormir,

Et ces étoffes rares, Aux ornements barbares, Que parent les métaux Orientaux.

Mais non, la pourpre même Nuit dans un tel poëme En mêlant ses ardeurs A tes splendeurs;

nymphe de la Thracel Il faut que l'œil embrasse Avec sérénité Leur nudité

Que des chimères vaines, Toi, le sang de tes veines Montera vif, et prompt, Jusqu'à ton front.

On verra luire encore Ton sein qui se décore De ses lys éclatants ; Et dans ,ce temps

Où ceux dont l'âme fière Tient la vile matière En souverain mépris Seront épris

De tes formes parfaites, On verra les poètes.

Tourmentés par le mal De l'idéal,

Attester par leurs larmes Le pouvoir de tes charmes Et l'immortalité De ta beauté.

Juin 1859.

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