L'EDUCATION DE L'AMOUR
Quand le premier des Dieux, Amour, pendant mille ans
Eut tenu sous sou joug les cieux clincelants,
La terre immense et tous les êtres qui respirent, . •
Las de souffrir par lui, les Immortels se dirent : « Ah ! qu'un autre vainqueur, formidable et serein, Paraisse, armé de l'arc et des flèches d'airain ; On'il porte dans un flot de flamme et de fumée Sa torche au Phlégéthon furieux allumée ; Qu'il étende sur tous l'inflexible niveau, Et nous respirerons sous ce maître nouveau.
Car comment sa colère, où grondera l'orage, Pourrait-elle é^raler jamais l'aveugle rage Du Dieu Titan, du roi funeste qui n'eut pas De mère, et qui sema la terreur sur ses pas Quand frémissaient encor du mot qui les sépare Le noir Chaos, la Terre énorme et le Tartare ! » Tels les Olympiens se plaignaient dans l'éther. Bientôt d'une Déesse à l'œil limpide et fier Dn autre Éros naquit, charmant, sa lèvre pure Tout en fleur, agitant de l'or pour chevelure Et portant haut son front de neige, où resplendit L'éclat sacré du jour. Mais quand Zeus entendit Ses premiers bégaiements, plus doux qu'un chant de lyre. Quand il vit ses regards de femme et son sourix'e Où la caresse, les aveux, les doux refus Erraient, il devina dans l'avenir confus Tant de colère, tant de larmes, tant de crimes Hâtant leurs pieds sanglants sur le bord des abîmes, Tant de douleurs penchant le front, tant de rémords Hurlant de longs sanglots à l'oreille des morts ; Il vit si clairement la trahison vivante, Qu'il sentit dans son cœur s'amasser l'épouvante, Et fronça par- trois fois son sourcil triomphant Alors il ordonna que le petit enfant, Ku, froid, maudit, victime au noir Hadès offerte. Fût porté dans le fond d'une forêt déserte •i)e l'Inde, dans un lieu du jour môme exécré, Où jamais l'homme ni les Dieux n'ont pénétré,
Et dont les sourds abris et les rochers colosses N'ont pour hôtes vivants que des bêtes féroces.
C'était un bois funèbre et pourtant merveilleux ; Splendide et noir, baignant ses pieds dans les flots bleus D'un golfe de saphir. Debout près de cette onde, n la voyait depuis les premiers jours du monde Réfléchir son front noir. Tel son abri géant Était sorti de l'ombre et du chaos béant, Tel il avait grandi, sans que nulle aventure Entamât une fois sa frondaison obscure, Et sans que la bataUle humaine aux durs éclairs Tourmentât follement ses lacs profonds et clairs.
Les aloès, les grands tulipiers aux fleurs jaunes Vivaient sans avoir vu les Nymphes et les Faunes Qui brisent des rameaux pour en orner leur front. Les énormes jasmins fleurissaient sans affront ; D'autres arbres mêlaient, comme un riche cortège, Des corolles de sang à des feuilles de neige. Au fond d'un antre noir d'érables entouré, Tout à coup surgissait un fleuve énamouré, Mystérieux, baisant ses rives délicates Et, par endroits, bordé de lotus écarlates. Puis des rocs ; puis des monts neigeux, où les torrents Charriaient des rubis ; dans les lointains mourants, On ne sait quel flot bleu passe, et traverse encore L'insondable océan de verdure sonore.
^ Là, la Création gigantesque apparaît Toute nue. Un figuier plus grand qu'une forêt Enfonce avec fierté, grand aïeul solitaire, Trois cents troncs effrayants dans le cœur de la terre Pour y prendre le suc de ses fruits au doux miel, Et par mille rameaux boit la clarté du ciel.
Puis une fleur qui, même auprès du figuier, sembla Prodigieuse, au fond d'un calice qui tremble Garde assez d'eau de pluie, alors que la forêt
Brûle, pour faire boire un Titan qui viendrait. Ses boutons, sur lesquels un épemer se pose, Qui paraissent des blocs polis de marbre rose, Et que ne peut ouvrir le soleil étouffant, Ont déjà la grosseur d'une tête d'enfant.
La vigne monstrueuse étreint les arbres comme Un lutteur, puis en troncs pareils à des corps d*homme Retombe, puis remonte et va bondir plus loin^ La végétation en démence n'a soin Que de cacher le ciel avec ses créatures.
Le feuillage se dresse en mille architectures, Forme une colonnade aux corridors profonds, Sur les pics effarés pose de noirs plafonds, Tapisse l'antre, grimpe aux montagnes, s'élance Dans Tair bleu, tout à coup éclate en fers de lance, Puis, noire frondaison que l'œil en vain poursuit, Devient un néant fait de verdure et de nuit, Là ruisselle de pourpre et d'argent, partout maître Du sol, dans la liane en courant s'enchevêtre; Et des gémissements, des hurlements, des cris Retentissent. Au bas des lourds buissons fleuris, Des prunelles de flamme, ainsi que des phalènes, .
S'allument, et Ton sent se croiser des haleines. Aux racines traînant leurs cheveux, sont mêlés Des reptiles ; dans les rameaux échevelés Volent de grands oiseaux peints d'azur et de soufre; Des yeux rouges parmi l'obscurité du gouffre Luisent, et les petits des louves dans leurs jeux Se détachent tout noirs sur un plateau neigeux Où brillent sur le blanc tapis jonché de branches Des flaques de sang rose et des carcasses blanches.
Donc le petit enfant Éros fut apporté Dans cette forêt, où, de spectres escorté.
Le meurtre au front joyeux par les espaces vides Court, teignant dans le sang mille gueules avides,
Où la nature vierge, ivre de son pouvoir, Sachant bien que les Dieux ne peuvent pas la voir, Heurte ses ouragans, ses ondes, ses tonnerres, Brise les rocs, meurtrit les arbres centenaires, Déchaîne, groupe fou vers le mal entraîné, Ses forces qu'elle emporte en un vol effréné Et que jamais les lois célestes ne modèrent.
^ Quand il fut là, les grands lions le regardèrent.
Puis vinrent les bœufs blancs bossus, les loups aux dent» D'ivoire, le chacal, le tigre aux yeux ardents. Les léopards, les lynx, les onces, les panthères. Les sangliers, les doux éléphants solitaires. L'hyène ; puis, sortis des arbres à leur tour, ' Les oiseaux, l'aigle altier, le milan, le vautour Cachant dans un lambeau souillé son bec infâme, Les condors dont le vol est comme un jet de flamme, Les rapides faucons, l'épervier qui sait voir L'infini, le corbeau capuchonné de noir Dont l'aile suit d'en haut les guerres infertiles, Et les paons somptueux qui mangent des reptiles; Puis les serpents aux plis hideux ; et tous, formant *Un cercle, regardaient le pauvre être charmant Sans défense, et déjà savouraient avec joie La douceur de meurtrir cette facile proie.
Mais tout à coup, lancé d'en haut par l'arc vermeil D'Apollon, un trait d'or, un rayon de soleil Enflamma les cheveux d'Éros, sa lèvre rose.
Son front pur, sa narine où le désir repose.
Et, miracle! sur son doux visage, le Dieu, Le meurtrier parut, et, sur sa bouche au feu Céleste et dans ses yeux brûlants qui nous attirent, Ce que Zeus avait vu, ces animaux le virent.
Ils se dirent alors dans leur langage obscur :
« Pourquoi tuer ce prince, échappé de l'azur? Regardez sa prunelle aventureuse, où nage
Dans la poussière d'or l'appétit du carnage,
Et ce sourire fait de miel et de poison,
Où dcjà les baisers menteurs, la trahison,
Le meurtre, le courroux, les embûches, la ruse
Naissent, et cet attrait de l'enfance confuse
Dont sa mère a paré l'étemel ennemi!
Qui mieux que cet enfant né dans les cieux, parmi
Les éblouissements formidables des astres.
Sèmera sur ses pas la hadne et les désastres,
Accablera de maux sans fin l'homme odieux
Et saura nous venger de la race des Dieux?
Puisqu'il doit, ce fléau de la faiblesse humaine, Prospérer pour le crime et grandir pour la haine, Ne le déchirons pasi qu'il vive parmi nous Dans la grande forêt des vautours et des loups, Où nul abri ne peut servir au daim timide, Où, sous le verdoyant gazon toujours humide, La terre boit toujours du sang frais, où la mort, Toujours prête et jamais lassée, égorge et mord Et dévore la vie, et comme elle fourmille.
Élevons-le plutôt ; nous serons sa famille. » ■^ Sous l'ombrage, écartant les rameaux querelleurs, Ils lui firent un lit de feuilles et do fleurs, Et sous ses boucles d'or, doucement protégées. Ils mirent des toisons de bêtes égorgées.
Les louves, s'avançant vers lui d'un pas hautain Léchaient pour le polir son visage enfantin ; Les lionnes voyant qu'il était fier comme elles. Sur sa bouche de rose abaissaient leurs mamelles; Les gueules aux crocs blancs, ces fournaises de feu. Baisaient le petit roi frissonnant du ciel bleu. Des serpents, s'enroulant sur sa gorge ivoirine. S'étalaient en colliers vermeils sur sa poitrine ; D'autres, tordant leurs nœuds en soyeux annelets, A ses jolis bras nus faisaient des bracelets,
Et, comme un Pharaon d'Égyple, en son repaire
II avait pour bandeau royal une vipère.
Tout ce qui sait combattre et détruire et briser L'enveloppait ainsi d'un immense baiser.
Le Dieu, passant de l'une k l'autre en ses caprices. Buvait avidement le lait de ses nourrices, Tout joyeu3 d'assouvir ses rudes appétits De héros, ne laissait plus rien pour leurs petits, Et, chaque soir, gorgé de vie et de caresses, Il s'endormait repu sur le Qanc des tigresses.
Au réveil, tous ces -durs artisans de trépas Étayaient de leurs corps puissants les premiers pas De l'Exilé divin, ne pour la grande lotte, L'aidant, le consolant d'une légère cbute.
Et lui donnant aussi pour supporter le mal La résignation morne de l'animal. Il grandit, il devint fauve comme ses hôtes, Harcbant, courant déjà parmi les herbes hautes, Nu, superbe, et portant, sauvage enfantelet, Sur son épaule en Heur, que le soleil bâiait Et dévorait jusqu'à l'heure du crépuscule, La peau d'un lionceau, comme un petit Hercule. Lui-même, de sa main mignonne, avait cueilli La massue; alors ceux qui l'avaient recueilli Connurent qu'ils pouvaient, sans tarder davantage. Donner au jeune roi des leçons de carnage.
Son heure était venue, et, déjà belliqueux, Il s'en alla dés lors à la chasse avec eux.
Comme Ariane dans Naxos, l'ile enchantée.
Étendu sur un tigre à la peau tachetée, 11 ll'^ suivnit, mêlant sa voix ans hurlements; Joyeux, montrant devant les torrents êcumants L'impassibilité magnifique des bêtes, n s'en allait pensif en guerre, en chasse, aux fêtes, iM meurtre, et quand passaient, avec des bonds sondallUf
La gazelle aux yeux bleus, l'antilope, les daims, •
Les chèvres, les troupeaux de cerfs, les bœufs diftormes.
Son tigre le posait sous les feuilles énormes,
Dans une solitude où rien ne le gardait.
Et là, les yeux tout grands ouverts, il regardait.
n voyait le combat sinistre, la vaillance, La victoire, comment le fier lion s'élance Sur sa victime avec de grands bonds souverains, La terrasse d'un coup de griffe sur les reins. Puis la déchire; et quand ce beau guerrier qui tue Marchait, crinière au vent, sur sa proie abattue, Quand le cerf éventré sur la terre appelait Sa compagne en versant des larmes, et râlait, Quand tout n'était que deuil, massacres, funérailles, Quand le sol tout humide était jonché d'entrailles. Quand tout autour du bois l'épouvante criait. Le petit Éros blond et charmant souriait.
Plus tard môme il entra nu parmi ces mêlées.
Ses tresses d'or au vent orageux déroulées.
Et sur les monts toujours le premier aux assauts n aidait à leurs jeux les petits lionceaux.
Se jetant sur sa proie, étouffant dans ses courses D'humbles victimes ; puis se lavant dans les sources, Et n'ayant rien qui hors le combat lui fût cher; Dépeçant, enfonçant ses ongles dans la chair. Dans les cris des mourants cherchant des harmonies Et tout le long du jour enivré d'agonies.
De râles, de sanglots et de cris triomphants, Excitant les lions contre les éléphants, Tuant et se gorgeant de meurtre avec délices. Poussant d'un pied haineux la panthère et les lices, Donnant la chasse même aux monstres inconnus. Pour les atteindre mieux montant des chevaux nus, Orgueilleux de pouvoir, en ses fières allures. Mordre, briser des dents, tordre des chevelures,
Et s'éyeitlant aussi quand le ligre avait t'aim.
C'est ainsi que l'enfant jouait, et lorsqu'enfm
Las de voit' sur les monts tout souillés de sa gloire
De larges ruisseaux noirs baigner ses pieds d'ivoire.
Il posait sa massue inerte sur son flanc,
Se.s mains et ses bras nus étaient rouges de sang.
Pour rendre devant lui toute feinle inutile, Il pouvait au Losoin ramper comme un reptile; 11 savait, se voilant d'un sourire amical.
Des cruautés du loup, des ruses de chacal.
Attendait l'ennemi dans l'ombre, et, taciturne, Avait des yeux de feu comme un hibou nocturne. Comme le bouc lascif il grimpait sur les rocs, Et, sans Être elfrayé de leurs terribles chocs, En poussant dans le Ilot sonore un bloc de marbre S'élançait, comme un singe, aux minces branches d'arbre.
Puis, trouvant qu'il était le plus doux des fardeaui, - Les aigles, les condors l'empoitaient sur leur dos. Et, calme, il traversait l'étber comme une p)urae> Souvent une cascade affreuse au front d'écume Sans anéter leai' vol tombait sur leur chemin. Le Dieu, pâle et riant, essuyait de sa main Le vaste flot poudreux qui lui fouettait la face Et dans \'iâr ébloui continuait sa chasse, Fondant comme un milan sur quelque oiseau ravi. Et tout aise et criant quand l'aigle inassouvi. Ayant vu sur la terre une proie assez lielle. Descendait de l'azur et s'élançait sur elle.
Et, piiLii mieux divertir l'entant malicieux. L'emportait pantebinte au plus profond des cienx.
Souvent encor, parmi les riants groupes d'Ilee Éroa vdguait, porté par de bruns crocodiles, Appi'ciiaiit d'eux comment dans lr>s ruisseaux tans, Cac.iié.s jp^J' les joncs verts, ils irnifenl Ir,-. cris D'un iiuuveau-né qui pleure; il suivait les batailles
LES EXILÉS. 7i
Des poissons monstrueux aux luisantes écailles ; Hôte guerrier du fleuve, il nageait sur ses bords Près des chevaux marins et des alligators, Ou parfois, se cachant dans une île écartée.
Penchait ses yeux ravis sur l'onde ensanglantée.
Enfin il se lassa de ces monstres soumis.
Ayant pensé qu'ailleurs de puissants ennemis Pourraient occuper mieux sa bravoure et ses charmes, D voulut se munir de véritables armes Pour secouer l'ennui d'un repos importun, Et, quoiqu'il n'eût jamais vu d'arc, il en lit un. Il cueillit une branche avec soin, hsse, droite, Plus dure que l'airain, et de sa main adroite La courba; puis tressa des fibres, dont il lit Une corde, et, mettant le désert à profit, Sans souci de meurtrir la dépouille superbe De ses compagnons morts, pour avoir une gerbe De traits, il ajusta sur des bouts de roseau Une griffe de tigre et des plumes d'oiseau.
Alors, sans un adieu jeté vers les clairières, Fier d'avoir assorti ces flèches meurtrières, Il prit sa course à l'heure où le ciel se durait. Et, le cœur tout joyeux, sortit de la forêt.
Il arriva d'abord près d'un lac dont l'eau pure Réfléchissait le ciel dans la haute verdure, Et dont le flot qu'un souffle émeut, rideau changeant, S'effaçait à demi sous les lotus d'argent, Ces lys chastes, ces lys faits eu forme de rose ! Là, mêlant leurs beaux corps polis que l'onde arrose, Des Nymphes s'y baignaient, fuyant l'âpro chaleur, Couronnant leurs cheveux de la divine Heur, Rieuses, folâtrant, voguant sur les eaux calmes, Et parfois sur leurs fronts cueillant de vertes palmes Pour leurs jeux, ou tressant des colliers odorants, ÛQ, parmi la fraîcheur des doux flots murmurants,
Sœars dociles, fendant l'Écume en longues ligneit, Si belles qu'on eût dit une troupe de cjgnes Dans l'aïur! Mais voini que le cruel Amour, A^ant tendu son ai-c les frappa tour à tour De SCS llènlius de feu. Les Nymphes éperdues, Quittant le litc, au loin sur les roches ardues Couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris, Arruuliunt leurs cheveux toulfus, poussant des cris, Me sachant plua où fuir l'éponvantahle outrage, Et se voulaient dans t'herhe avec des pleurs de rage. L'enfant Éros, content de ce premier exploit, Hegai'da les grands cieux qu'il menaça du doigt, Et, suas vouloir entendre une plainte importune, Entra dans l'univers pour y chercher fortune.
Muse, c'est ainsi que le dessein prudent Du roi Zeus fut trompé; c'est ainsi que, pendant Son enfance, l'Amour apprit des tigres mËme La cruaulé, la ruse et la fureur suprâme, . S'endormit près des grands lions dans les bois sourdi, Et fut le compagnon de guerre des vautours.
C'est ainsi que ce (ils éclatant d'une mère Adorable épuisa la jouissance amère De voir pleurer, de voir souffrir, de voir mourir El de causer des maux que rien ne peut guérir.
Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère, C'est pouiquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre, Amour des sens, jeune Éros, toi que le roi Amour, le grand Titan, regarde avec ellroi, Et qui suças la baine impie et ses délices Avec le lait cruel de tes noires nourrices!
ERINNA