‹ Poésies complètesChapitre 35 sur 151 · LA BONNE LORRAINE · texte numérisé non relu

LA BONNE LORRAINE

Livrée aux léopards anglais par Ysabeau,

Notre France allait être un cadavre au tombeau.

Elle n'avait plus rien de sa fierté divine.

Et Suffolk et Talbot lui broyaient la poitrine ;

Plus de vaillance, plus d'espoir, c'était la fin.

Alibi es par la peur affreuse et par la faim.

Les paysans quittaient par troupes leurs villages.

LES EXILÉS. i35

Ds s'enfuyaient et, las de sabir les pillages. Ils allaient vivre au fond des bois avec les loups. Le roi de Bourges, cœur inquiet et jaloux, Sans toucher son épée où s'amassait la rouille, Docile, abandonnait sa vie à la Tréinouille; Orléans semblait pris déjà plus qu'à moitié, Lorsque Dieu vit la France et la prit en pitié.

C'est alors qu'il choisit, pour sauver cette reine, Un champion, qui fut la robuste Lorraine, La Lorraine cfù jamais le travail ni les ans N'abattent la vertu mâle des paysans.

Dieu, nous plaignant, voulut qu'elle prit la figure D'une vierge donnant au ciel son âme pure, €omme une hostie offerte à Jésus triomphant, Et qu'elle tint la hache avec un bras d'enfant, Forte de son amour et de son ignorance, Pour chasser l'étranger qui dévorait la France €omme un troupeau de bœufs mange l'herbe d'un parc, Et la Lorraine alors se nomma Jeanne d'Arc !

toi, pays de Loire, où le fleuve étincelle, Tu la vis accourir, cette rude Pucelie Qui, portant sa bannière avec le lys dessus, Combattait dans la plaine au nom du roi Jésus l Faucheuse, elle venait faucher la moisson mûre. Et le joyeux soleil dorait sa blanche armure. Elle pleurait d'offrir des festins aux vautours, Et montait la première aux échelles des tours. Partout sûre en son cœur de vaincre, Orléans, Troyes. Malgré le Bourguignon vorace, étaient ses proies. Lorsqu'elle pénétrait dans ces séjours de rois, On entendait sonner dans le vent les beffrois Avec de grands cris d'or pleins d'une joie étrange, Et le peuple ravi la suivait comme un ange.

Puis elle retournait, héros insoucieux, A la bataille, et saint Michel, au haut des cieiiz

Flamboyants, secouait devant elle son glaive. Le roi Charles conduit par eUe comme en rêve. Et sacré sous l'azur dans Téglise de Reims ; Tant de succès hardis, tant d'exploits souverains, Tant de force, Dunois, Xaintrailles et Lahire Suivant, joyeux, ce chef de guerre au doux sourire; Le grand pays qui met des lys dans son blason Ressuscité des morts malgré la trahison, Tout cela, tant THistoire est un muet terrible 1 Devait finir un jour à ce bûcher horrible Où la Pucelle meurt dans un rouge brasier; Et le songeur ne sait s'il doit s'extasier Davantage devant l'adorable martyre, Ou devant la guerrière enfant qu'un peuple admire. Le rendcmt à l'honneur après ses lâchetés, Et dont le sang d'agneau nous a tous rachetés I

sainte, 6 Jeanne d'Arc, toi la bonne Lorraine, Tu ne fus pas pour nous avare de ta peine.

Devant notre pays aveugle et châtié, Pastoure, tu frémis d'une grande pitié.

Sans regret tu pendis au clou ta cotte rouge, Et toi qui frissonnais pour une herbe qui bouge, Tu mis sur tes cheveux le dur bonnet de fer. Pour déloger Bedford envoyé par l'enfer.

Tu partis à la voix de sainte Catherine !

Et porter un habit d'acier sur ta poitrine.

Et t'offrir, brebis sainte, au couteau du boucher, Et chevaucher pendant les longs jours, et coucher Sur le sol nu pendant l'hiver, comme un gendarme ; Tu faisais tout cela sans verser une larme.

Jusqu'à ce que ta France eût vengé son affront. Et, comme un lion fier, secoué sur son front Sa chevelure, et par tes soins, bonne pastoure. Eût retrouvé son los antique et sa bravoure I

Mais, oh ! pourquoi dans tous les temps blessée auÛane

Laisse-t-Cile aux buissons des taches de son sang?

Jeanne; à présent c'est toi, c'est la Lorraine même

Que tient dans ses deux poings l'étranger qui blasphème,

Et qui brave ta haine aux farouches éclairs.

C'est lui, le dur Teuton d'Allemagne aux yeux clairs,

Qui fauche tes épis rangés en longue ligne

Dans la plaine, et c'est lui qui vendange ta vigne.

Tes fleuves désormais ont des noms étrangers,

Un bracelet hideux pèse à tes pieds légers,

guerrière intrépide et que la gloire allaite l

Une chaîne de fer serre ton bras d'athlète,

Et la morne douleur est au pays lorrain.

Mais laisse venir Dieu, le juge souverain

Que servit ton génie, et qui voit ta souffrance.

Ne désespère pas, regarde vers la France 1

Tu rallumas ses yeux éteints, comme un flambeau ; C'est toi qui la repris toute froide au tombeau Et qui lui redonnas ton souffle ; elle te nomme Depuis ces jours anciens Libératrice, et comme Alors tu te donnas pour elle sans faillir, Elle n'entendra pas non plus sans tressailUr Jasqu'en sa moelle, et sans que la pitié la prenne, Le long sanglot qui vient des marches de Lorraine !

80 mû 1872.

LÀ CHIMERB

Monstre Inspiration, dédaigneuse Chimère,

Je te tiens ! Folle ! En vain, tordant ta lèvre amère,

Et demi-souriante et pleine de courroux,

Tu déchires ma main dans tes beaux cheveux roux.

Mon, tu ne fuiras pas. Tu peux battre des ailes ;

Tout ivre que je suis du feu de tes prunelles Et du rose divin de ta chair, je te tiens, Et mes yeux de faucon sont cloués sur les tiens ! C'est Tor de mes sourcils que leur azur retlète. Lionne, je te dompte avec un bras d'athlète ; Oiseau, je t'ai surpris dans ton vol effaré, Je t'arrache à l'éther ! Femme, je te dirai Des mots voluptueux et sonores, et même.

Sans plus m'inquiéter du seul ange qui m'aime. Je saurai, pour ravir avec de longs effrois Tes limpides regards céruléens, plus froids Que le fer de la daçue et de la pertuisane, Te mordre en te baisant, comme une courtisane. Que pleures-tu? Le ciel immense, ton pays?

Tes étoiles? Mais non, je t'adore, obéis.

Vite^ allons, couche-toi, sauvage, plus de guerres. Reste là ! Tu vois bien que je ne tremble guères De laisser ma raison dans le réseau vermeil De tes tresses en feu de flamme et de soleil, Et que ma fîère main sur ta croupe se plante, Et que je n'ai pas peur de ta griffe sanglante !

Bellevue, 19 décembre 1857.

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