‹ Poésies complètesChapitre 36 sur 151 · A ELISABETH · texte numérisé non relu

A ELISABETH

Hélas ! qu'il fut long, mon amie.

T'en souvient-il ?

Ce temps de douleur endormie,

Ce noir exil

Pendant lequel, tâchant de naître

A notre amonr, Nous nous aimions sans nous connaître !

Oh l ce long jour,

LES EXILÉS. i39

Cette noit où nos toIx se tarent,

Gieiix azurés Qui voyez notre âme, oh l qu'ils forent

Démesurés !

J'avais besoin de toi pour vivre;

Je te voulais.

Fou, je m'en allais pour te suivre.

Je t'appelais

Et je te disais à toute heure

Dans mon effroi :

« C'est moi qui te cherche et qui pleure.

Viens. Réponds-moi. »

Hélas ! dans ma longue démence.

Dans mon tourment, avais tant souffert de l'immense Isolement,

Et de cacher mon mal insigne/

Émerveillé De gémir tout seul, comme un cygne

Dépareillé;

J'étais si triste de sourire

Aux vains hochets Dont s'était bercé mon délire ;

Et je marchais.

Si las d'être seul sous la nae,

Triste ou riant, Que je ne t'ai plus reconnue,

En te voyant.

140' LES ELXILÊS.

Et je t*ai blessée et meurtrie, Et je n'ai pas,

Au seuil de la chère patrie, Baisé les pas

De Fange qui dans la souffrance

A combattu, Et qui me rendait l'espérance

Et la vertu !

toi dont sans cesse mes lèvres Disent le nom.

Pardonne-moi tes longues fièvres, Tes pleurs! mais non,

J'en cacherai la cicatrice Sous un baiser

Si long et si profond qu'il puisse Te l'effacer.

Je veux que l'avenir te voie.

Le front vainqueur.

Serrée et tremblante de joie Près de mon cœur;

Écoutant mon ode pensive { Qui te sourit,

j Et me donnant la flamme vive

1 De ton esprit!

' Car à la fin je t'ai trouvée,

/ Force et douceur,

Telle que je t'avais rêvée.

Épouse et sœur

Qui toujours, aimante et rayie.

Me guériras, Et qui traverseras la vie

Entre mes bras.

Plus d'exil ! Vois le jour paraître

A l'orient :

Nous ne sommes plus qu'un seul être

Fort et riant.

Dont le chant ailé se déploie

Vers le ciel bleu Gardant, comme une sainte joie,

L'espoir en Dieu,

Poursuivant, sans qu'on l'avertisse»

L'humble lueur Qu'on nomme ici-bas la justice

Et le bonheur,

N'ayant plus ni regrets ni haine

Dans ce désert, Et se ressouvenant à peine

Qu'il a souffert.

Oui, je t'ai retrouvée, et telle

Que je t'aimais, Toi qui, comme un miroir fidèle,

Vis désormais

Ma vie, et je t'aime, je t*aime»

Je t'aime ! et pour L'éternité, je suis toi-mèmOi

cher amour 1

9 novembre 1866.

i42 LES EXILÉS.

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