PREFACE
Le titre de ce petit volume n'a pas été choisi an hasard. Il représente plus nettement qu'aucun autre tout un ordre de compositions poétiques. VOdelette, c'est une phrase d'ode-épître, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d'unrhythrae précis et bref. C'est, si vous voulez, une goutte d'essence de rose scellée sous une étroite agate dans le chaton d'une bague, cadeau d'anniversaire, rappel quotidien d'une joie fugitive. C'est encore, si vous l'aimez mieux, un de ces thèmes de valse ou de mazurke favorite que le pianiste note en souvenir d'une affection ou d'un amour, et qu'il appelle du nom qui lui dicta cette sincère inspiration du moment.
L'Odelette est née en Grèce, aux premiers temps, pendant les heures perdues de la muse. Anacréon la dépéchait vers Bathylle sous Taile de son pigeon messager. Elle a picoré, abeille mélodieuse, de Syracuse à Alexandrie, du verger de Moschos au jardin de Mcléagre, et son aile a palpité sur la quenouille que Théocrite envoyait à Nicias. Horace n'offrait ni airain de Corinthe ni coupes d'or aux patriciens, ses patrons et ses hôtes, mais il leur dédiait des odelettes. Ainsi firent à leur tour, dans le
PUEPACE.
.'^^v^*^^ iv'cv cjr\\Yants de l'Islam, tant de fumeurs de hachich, »,t,tt <iv* huveurs d'opium, dont le Mètre solennisales em- \^*i iements et les extases. Lauréats de la foire d'Occadh \^ik ci^urtisans des sultans de la Perse, exécutants de jchiw^^ls ou de pantoums, Hafiz ou Rabiah ben al Kou- Utf'U» Ferideddin Attar ou Ghemidher-el-Islami, tous ces toritMits de la poéi^ie orientale ont disséminé dans le |>alais des souverains ou dans les harems des Fathmas et des Aïchas les limpides ruisseaux de l'Odelette. Ne sontce pas des odelettes encore que se renvoient de la tente à la tente, à travers les échos fraternels du désert, et les tolbas mélancoliques, et les çhambis improvisatem*s ? Sur les bords de la Loire, vers ce château qui se souvient d'Agnès Sorel, dans ces salles où Henri de Guise, dans sa suprême nuit, et attendant les assassins, fredonnait aux pieds de sa maîtresse l'odelette que Desportes avait rimée à ses frais : Rosette, pour un peu d'absence, Abd-el-Kader, prisonnier, a récité plus d'une odelette aux Agnès Sorel d'aujourd'hui !
Laissons l'hypothèse, l'histoire est assez longue. En France, Charles d'Orléans a préludé sur la lyre aux cordes d'argent. Au xvi« siècle, tous les virtuoses de la pléiade, Belleau, Baïf, Desportes, et Ronsard plus qu'eux tous, dépensèrent le meilleur de leur art à accomplir l'œuvre légère. Plus tard, l'Odelette ne fut guère en faveur: elle ne s'accommodait pas plus à la gravité froide de Boileau qu'au sans-gône incorrect de Voltaire. Serai-je assez heureux pour avoir ressaisi l'écho de quelques-unes de ces chansons dont chacune a eu sa minute d'harmonie et de gloire? Je ne l'espère pas. ' 'entreprise avait trop de difficultés. Une odelette ne e pas plus longtemps que la roulade d'un rossignol.
PRÉFACE. ï:;5
mais, pour le jeu de ces trilles et de ces arpèges vite envolés, il faudrait une voix d'un timbre toujours pur. ,
Ce liwe sera éclairé du moins auprès du public par le reflet des renommées fraternelles auxquelles je le consacre. Ainsi les cbevaliers d'autrefois, à la veille de leurs lointains voyages, lâchaient à travers leurs parcs et leurs forêts quelque biche privée dont le collier portait le nom d'une dame enlacé avec le nom du suzerain. S'ils n'échappaient pas aux dangers de la route, la pieuse inscription leur survivait et attestait qu'ils avaient entretenu dans leur cœur ces deux grandes vertus de l'homme : la tendresse et 1a respect.
AvrU 1856.
Et boÎToD rna et l'antic, afin ^viueat oa bolTmnt qnelqaa An.
ODELETTES