LE THEATRE
Lorsque j'entends ces mots magiques : Lk Théâtre, Un univers diffus, charmant, plus varié Que la vie, eifrayant, gracieux et folâtre M'apparaît, aux splendeurs des rayons marié.
Ce sont les vendangeurs de la joyeuse Attique, Couronnés de feuillage, ivres des plus doux vins. Aux quatre vents du ciel jetant Tode emphatique; C'est Eschyle au front nu, menant les chœurs divins;
Ce sontfes demi-dieux, les chanteurs, les génies Livrant au destin sombre, avec leur plaie au flanc, Les- Orestes plaintifs et les Iphigénies, Et les Œdipes fous aveuglés par le sang;
C'est cet archer vainqueur de la foule profane» Sachant faire obéir la llûte de roseau Et la lyre, le vers du sage Aristophane, Célébrant la fierté superbe de l'Oiseau.
C'est le grand créateur mystérieux, Shakspere S'élançant comme un Dieu par son hardi chemin, Animant la forêt qui parle et qui respire.
Et de ses doigts rêveurs pétrissant l'être humain ;
28i- RIMES DORÉES.
C'est le Crime, l'Erreur, la Fureur, la Folie; C'est Lear, dont l'ouragan fait voler le manteau, C'est Hamlet se roulant sous les pieds d'Ophélie ; Ce sont les Rois jaloux aiguisant leur couteau ;
C'est, doux cygne éploré, la pâle Desdémone, i
C'est Imogène errant sous les chênes profonds.
Et c'est Titania, pareille à l'anémone,
Baisant le front de l'âne avec des cris bouffons;
C'est Orlando semant les diamants de l'Inde Et les perles d'Ophir en sa folle chanson, Et tressant des sonnets fleuris pour Rosalinde, Cette capricieuse, habillée en garçon.
C'est tout le peuple étrange, à son rêve docile Et brillant des rubis célestes du matin, Que Molière amena de la verte Sicile, Et que sa fantaisie a vêtu de satin I
Étalant son manteau comme les paons leurs queues. Et versant la folie en sa coupe où je bois.
C'est Scapin, blanc de neige, orné de quilles bleues. Avec sa barbe folle et son poignard de bois;
Isabelles, Agnès, ce sont les jeunes filles Dont Valère chérit les fronts délicieux ; C'est Zerbinette ; c'est le roi des Mascarilles Faisant tourbillonner sa pourpre vers les deux;
Ce sont les iEgipans, les Nymphes, les Déesses, Les Turcs, les Espagnols, les Poitevins dansants Que le Songeur, suivi d'ombres enchanteressses, Evoque aux pieds du roi Louis, ivre d'encens;
BTMES DORÉES. > $85
C'est Tartuffe, essayant les poisons qu'il mélange ; C'est don Juan que meurtrit le Désir, ce vautour, Et qui, sur sa paupière et sur son front d'archange Laisse voir la brûlure affreuse de l'amour.
C'est Regnard, plein d'ivresse, avec son Légataire^ Et Lisette et Crispin, vêtu du noir manteau ; C'est Marivaux pensif, embarquant pour Cythère Dorante et Sylvia, costumés par Wateau ;
C'est Talma, dans Néron, gardant sa noble pose. Laissant rugir sa mère, et calme sous Taffront Jouant avec un bout de son écharpe rose ; C'est Mars au beau sourire, avec sa rose au front ;
Puis c'est le Drame, avec son extase féerique, Ressuscité, rayant les cieux de son grand vol Et planant à la voix du Poëte lyrique ; C'est Marion de Lorme, et Blanche et dona Sol;
C'est le vieux Job chargé d'attentats et de gloire; C'est Tisbe menaçant par la voix de Dorval; C'est Ruy Blas déchirant sa pourpre dérisoire, Et le vieux Frederick, demeuré sans rival»
Pois, Esther murmurant ses plaintes sous le cèdre, Jeanne d'Arc inspirée invoquant saint Michel, Pauline s'élançant vers Dieu, Camille, Phèdre, C'est l'éblouissement tragique, c'est Rachel I
Elle est, courant, la haine au front, sur le rivage, Hermione, mêlant sa plainte au flot moqueur; Elle est Chimène, ayant en sa fierté sauvage Une goutte de sang de taureau dans le cœur.
C est Musset, toujours beau de sa douleur indigne, Brodant de perles d'or quelque vieux fabliau, Par la voix des acteurs disant un chant de cygne, Et versant sur nos mains les pleurs de Célio ;
C'est le sombre Antony poignardant son Adèle; C'est toi qui meurs si jeune et qui t'humilias, Amante, courtisane au front chaste et fidèle, Marguerite, portant les blancs camellias!
C'est Jocrisse, ingt^nu comme une fille, et rouge Comme un coquelicot dans les blés de "Cérès, Et que, pour nous ravir, tant notre horizon bouge, Font si spirituel Arnal et Gil Pérès ;
C'est ie grand Bilboquet dans son carrick noisette, Ou montrant le pourpoint du farouche Espagnol, Et jouant de son nez comme d'une musette ; C'est Prudhomme, rayant l'azur avec son col ;
Enfin c'est, tout souillé par les fanges nocturnes Et tournant dans ses doigts son lorgnon radieux, Robert-Macaire avec ses souliers à cothurnes, Et son pantalon fait de la pourpre des Dieux I
Et sur cette mêlée étrange et surhumaine, Près des astres d'argent montrant leurs pieds nacrés, Les sœurs aux belles voix, Thalio ol Melpomène, Planent dans la splendeur des vastes cieux sacrés,
Celle-ci, furieuse et montant la Chimère ^ Et celle-là, Pégase au regard meurtrier ; L'une jetant des Heurs sur les pieds nus d'Homère Et l'autre couronnant Rabelais du laurier!
Décembre 1874.