‹ Poésies complètes, Volume 2Chapitre 24 sur 34 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Il n'est pas mort, Ami, ce poète en mon âme ; Il n'est pas mort, Ami, tu le dis, je le crois. Il ne dort pas, il veille, étincelle sans flamme; La flamme, je l'étouffé, et je retiens ma voix.

* Article sur Millevoye, numéro du 1" juin 1837, p. 646, et au tome I de Portraits littéraires.

Que dire et que chanter quand la plage est déserte, Quand les flots des jours pleins sont déjà retirés, Quand l'écume flétrie et partout l'algue verte Couvrent au loin ces bords, au matin si sacrés ?

Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie Renfonce à tous instants à ce cœur non soumis? Que dire des banquets où s'égaya la vie, Et des premiers plaisirs, et des premiers amis?

L'Amour vint, sérieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs tu chantais, raillant ses dons jaloux. Enfin, un jour, tu crus ! moi, j'y croyais sans cesse ; Sept ans se sont passés... Alfred, y croyons-nous ?

L'une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette Comme un fruit qu'on méprise après l'avoir séché. L'autre, teridre et croyante, un jour devient muette, Et pleure, et dit que l'astre, en son ciel, s'est couché.

Le mal qu'on savait moins se révèle à toute heure, Inhérent à la terre, irréparable et lent. On croyait tout changer,' il faut que tout demeuré. Railler, maudire alors, amer et violent,

A quoi bon ? — Trop sentir, c'est bien souvent se taire, C'est refuser du chant l'aimable guérison, C'est vouloir dans son cœur tout son deuil volontaire, C'est enchaîner sa lampe aux murs de sa prison 1

PENSÉES b'AOÙt. 297

Mais cependant, Ami, si ton luth qui me tente, Si ta voix d'autrefois se remet à briller, Si ton frais souvenir dans ta course bruyante, Ton cor de gai chasseur me revient appeler,

Si de toi quelque accent léger, pourtant sensible^ Comme aujourd'hui, m'apporte un écho du passé, S'il revient éveiller en ce cœur accessible Ce qu'il cache dans l'ombre et qu'il n'a pas laissé,

Soudain ma voix renaît, mon soupir chante encore. Mon pleur, comme au matin, s'échappe harmonieux, Et, tout parlant d'ennuis qu'il vaut mieux qu'on dévore, Le désir me reprend de les conter aux cieux.

En voyage sur une impériale de voiture, pendant que je traversais le pays.

.Nous ne passons qu'un instant sur la terre, Et tout n'y passe avec nous qu'un seul jour.

Tachons du moins, du fond de ce mystère, Par œuvre vive et franche et salutaire, De laisser tracé en cet humain séjour !

it. 38

Que la vie en nos chants éclate ou se reflète, La vie en sa grandeur ou sa naïveté l Que ce vieillard assis, dont la part est complète. Qui vit d'un souvenir sans cesse raconté;

Que la mère, et l'enfant qu'elle allaite ou qui joue, Et celui, déjà grand, échappé de sa main, Imprudent qui (bon Dieu 1) sort de dessous là roue, Comme un lièvre qui lève au milieu du chemin ;

Que ces femmes au seuil, coquettes du village, Et celles de la ville au cœur plus enfermé; Tous ces êtres d'un jour nous livrent quelque gage De ce qu'ils ont souffert, de ce qu'ils ont aimé 1

Que cet âne au poil fin, qui de son herbe douce Se détourne pour voir nos tourbillons troublés; Ce petit mur vêtu de tuiles et de mousse ; Ce grand noyer faisant oasis dans les blés;

Que tous ces accidents de vie et de lumière, Par quelque coin du moins passent dans le tableau I Que (tant il y verra la ressemblance entière!) L'oiseau nique au raisin ou veuille boire à l'eau t

Mais que l'homme surtout, que les hommes, nos frères, Et ceux de ce temps-ci, malgré les soins contraires,

Et ceux plus tard venant, tous d'un même limon, Qu'ils se sentent en nous aux heures non frivoles, Qu'ils trouvent, un seul jour, leurs pleurs dans nos paroles, Et qu'ils y mêlent notre nom I

Sonnet.

A M. Justin Maurice.

Dans le Jura,

Nous gravissions de nuit une route sévère, Une côte escarpée aux rochers les plus hauts j L'orage avait cessé; chaque nue en lambeaux Flottait, laissant des jours où brillait quelque sphère.

Une raie un peu blanche au loin parut se faire :

« C'est l'aube l » dit quelqu'un ; — et sur ces monts si beaux,

Si beaux de ligne sombre, et pour moi si nouveaux,

Je chantais en mon cœur : « Voyons l'aube légère 1 »

Mais, à peine à mon siège où j'étais remonté,

Le sommeil du matin, pesant, précipité,

Ferma de plomb mes yeux. — Quand déjà l'aube errante

3QO PENSÉES p'AOUTi

Luit du bord éternel, ainsi l'autre sommeil, Le sommeil de la mort saisit l'âme espérante, Et nous nous réveillons au grand et plein soleil !

Le Joueur d'orgue.

Nous montions lentement, et pour longtemps encore ; Les ombres pâlissaient et pressentaient l'aurore, Et les astres tombants, humidement versés, Épanchaient le sommeil aux yeux enfin lassés. Tout dormait. Je veillais, et, sous l'humble lumière* Je voyais cheminer, tout près de la portière. Un pauvre joueur d'orgue ; il nous avait rejoints : Ne pas cheminer seul, cela fatigue moins.

Courbé sous son fardeau, gagne-pain de misère, Que surmontait encor la balle nécessaire, Un bâton à la main, sans un mot de chanson, Il tirait à pas lents, regardant l'horizon.

« Vie étrange, pensai-je, et quelle destinée! Sous le ciel, nuit et jour, rouler toute l'année 1 Jeune, l'idée est belle et ferait tressaillir; Mais^ celui-ci se voûte et m'a l'air de vieillir, due peut-il espérer? Rien au cœur, pas de joiel Machinal est le son qu'aux passants il envoie. »

Et je continuais dans mon coin à peser

Tous les maux ; et les biens, à les lui refuser.

Et par degrés pourtant blanchissait la lumière;

Son gris sourcil s'armait d'attçntion plus fière ;

Sa main habituelle à l'orgue se porta :

Qu'attendait-il?... Soudain le soleil éclata,

Et l'orgue, au même instant, comme s'il eût pris flamme,

Fêta d'un chant l'aurore, et pria comme une àme.

Saîut attendrissant, naïf et solennel I Cet humble cœur comprend les spectacles du ciel. A l'éternel concert, sous la voûte infinie, Pour sa part il assiste, et rend une harmonie. Ainsi, Nature aimée, aux simples plus qu'aux grands, Souvent aux plus chétifs, souvent aux plus errants, Tu livres sans replis ta splendeur ou ta grâce. L'opulent, l'orgueilleux, a perdu loin ta trace ; Le petit te retrouve : un beau soir, un couchant, Quelque écho de refrain sous la lune en Marchant, Le taillis matinal que le rayon essuie; Le champ de blés mouvants, rayés d'or et de pluie ; Un vieux pont, un moulia au tomber d'un flot clair, Bruits et bonheurs sans nom qu'on respire avec l'air, Souvent on les sent mieux dans sa route indigente, Et, même sous le faix, l'âme s'éveille et chante.

\0i PENSÉES D'AOUT,

Sonnets.

Je côtoyais ce lac, tant nommé dans mon rêve ; Je le tenais enfin, et j'en voyais le tour.

Le rapide bateau l'embrassait d'un seul jour. Joyeux, je commençais ce qui si tôt s'achève.

Chaque instant amenait quelque nom qui se lève : Coppet venait de fuir; Lausanne avait son tour; Vevay luisait déjà sous sa légère tour; Clarens... quoi ? c'est Clarens 1 bosquet d'ardente sève!

J'admirais, mais sans pleurs, mais sans jeune transport;

Rien en moi ne chantait ou ne faisait effort.

Je disais : « Est-ce tout? » — Le peu de ce qu'on aime,

La fin des longs désirs, leur inégale part,

Me revenait alors; je m'accusais moi-même,

Beaux monts, cadre immortel, et que je vois trop tard !

Mais, dans l'autre moitié du rapide passage, Un mot dit sans dessein fit naître à mon côté, Fit jaillir un regard d'esprit et de beauté, Tout un jeune bonheur, tout un charmant langage.

Elle parlait du Beau dont Dieu peignit l'image, Des grands livres, de l'art vu dans sa majesté, Du coteau plus sévère et trop vite quitté, Puis de sa chère enfant au retour du voyage !

Je la voyais au cœur sur ce lac transparent, Aimant tout ce qu'on aime en la vie en entrant; Confiante jeunesse, admirante et sereine l

Mon regard aux coteaux glissait moins attaché ; Et, tous ces sentiments accompagnant la scène, Les lieux furent plus beaux, — je revins plus touché.

A l'abbé Eustache B..

A blessed lot hath be...

Coleridgb, Sibylline leaves.

Il est trois fois béni, celui qui dans sa ville, En province resté, comme au siècle tranquille, Y grandit, y mûrit, intègre et conservé; Dans la même maison qui l'avait élevé Devient maître, puis prêtre en cette église même Où sa communion se fit, et son baptême.

Il n'a pas tour à tour de tout astre essayé ; Chaque vent ne l'a pas tour à tour balayé.

Non qu'il ignore au fond la vie et la tempête : L'écume aussi peut-être a passé sur sa tête ; Mais il est au rocher. A vouloir trop ramer Sur ces flots inconstants que Christ seul peut calmer, Il n'a pas défailli, ni bu; dans sa détresse, A ces eaux où se perd le goût de sainte ivresse; Il sait le mal, il sait maint funeste récit, Mais de loin il les sait, la distance adoucit ; Ailleurs ce qui foudroie, au rivage l'éclairé; Chaque ombre à l'horizon rend gloire au sanctuaire ;

• L'abbé Barbe, de Boulogne-sur-Mer, longtemps profes* seur de philosophie dans la maison de M. Hafireingue.

Et tout cela lui fait, dès ici-bas meilleur,

Un monde où, par delà, son œil voit l'autre en fleur.

Le sort, ou bien plutôt la Sagesse adorée, M'a fait ma part plus rude et moins inaltérée. Ami, j'ai bien ramé, lassé je rame encor, Sans espoir et sans fin, depuis mon jeune essor, Depuis ce prompt départ, d'où mes gaietés naïves Voyaient au ciel prochain jouer toutes les rives. Ce que pai su d'amer, d'infidèle et de faux, Et, pour l'avoir trop su, ce que de moins je vaux, Ce qui me tache l'âme, Ami, tu le devines, Rien qu'aux simples clartés des paroles divines. Oh! combien différent de ces après-midis, De ces jours où j'allais avec toi, les jeudis, Où nous allions, tout près, au vallon du Denacre, Y cherchant la Tempe que Virgile consacre, Ou bien à Rupenbert pour y cueillir les fruits, Ou plus loin, vaguement par nos discours conduits, Aux falaises des mers, à l'Océan lui-même, Immense, répondant à l'immense problème !

Nous le posions déjà ce problème lointain, Comme au temps des Félix * et des saint Augustin, D'une tendre pensée, à la leur assortie, Recommençant tous deux les entretiens d'Ostie. Oh! combien différent je repense à ces bords! Moins différent pourtant qu'il ne semble ; et dès lors

*Sé rappeler VOctaviys de Minutii^ Félix.

Plus d'un traît à l'avance eût prédit notre histoire, Moi déjà choisissant dans tout ce qu'il faut croire, Et toujours espérant concilier les flots; Toi plus ferme à Saint Pierre, y fondant ton repos.

Je vais donc et j'essaie, et le but me déjoue,

Et je reprends toujours, et toujours, je t'avoue,

Il me plaît de reprendre et de tenter ailleurs,

Et de sonder au fond, même au prix des douleurs ;

D'errer et de muer en mes métamorphoses;

De savoir plus au long plus d'hommes et de choses,

Dussé-je, au bout de tout, ne trouver presque rien :

C'est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien. .

Pardonne, je m'en plains, souvent je m'en dévore,

Et j'en veux mal guérir,... plus tard, plus tard encore!

Mais, quand je vais ainsi dans ce monde à plaisir, Qu'une épreuve de plus fait faute à mon désir; Quand je crois avoir su quelque ombre plus obscure, Par où se dérobait la maligne nature; Quand, cent fois, imprudent, à la flamme brûlé, Je me retrouve encore à ma perte envolé, Et qu'encore une fois, je reconnais coquettes Nos grands hommes du jour, écrivains et poètes, Qui, dès qu'ils ont tiré ce qu'ils veulent de vous, La louange en tous sens sur les tons les plus doux, Vous laissent, vous jugeant la plume trop usée; Quand j'ai souffert au cœur d'une amitié brisée; Aussi d'un plaisir pur quand parfois j'ai joui ;

PEXSÊES D'AOUT. 307

Quand des pays nouveaux et grands, comme aujourd'hui,

M'entraînent à les voir; que le Léman limpide

Se déroule en un jour sous la vapeur rapide ;

due d'Altorf, ou du pied du Righi commencé,

Me retournant d'abord, et l'œil sur le passé,

Je revois de plus haut le vallon du jeune âge,

Le verger de douze ans, premier pèlerinage ;

Quand un rare bonheur se revient révéler,

Et que tout bas on dit : « A qui donc en parler ? »

Alors je sens besoin d'un ami bien fidèle,

Bien ancien, bien sûr, qui sache et se rappelle;

Un témoin du départ et des premiers souhaits,

A qui parler de soi sans le lasser jamais,

(Car lui-même c'est nous, car nous sommes lui-même)

Avec qui s'épancher, de confiance extrême,

Jusque dans ces douleurs qu'au lévite prudent

L'intime ami blessé fait toucher cependant;

Je cherche cet ami : les amitiés récentes,

Si vives sur un point, sur l'autre sont absentes;

Et je cherche toujours, toujours plus loin en moi,...

Tout d'un coup je le nomme..., et cet ami, c'est toi I

Altorf.

A Boulay-Paty.

A bord d'un bateau a vapeur.

Nous partions sur le lac que le matin caresse; A ce soleil levé dans son plus frais souris, Les durs sommets des monts, éclairés, attendris, Faisaient un horizon d'Italie ou de Grèce.

Seule avec son enfant, d'un air de quakeresse, La jeune Genevoise, aux beaux regards contrits, Semblait voir ces grands lieux dans leur céleste prix. Timidement, d'un mot, près d'elle je m'adresse.

Elle daigna répondre avec des yeux bien doux : Elle parlait de Dieu, qui, pour d'autres jaloux, Est clément pour les uns, et m'indiquait la trace.

Et nous allions ainsi, par ce charmant matin, Aux suaves blancheurs du plus vague lointain, Sondant l'aube éternelle et causant de la Grâce.

Sonnet.

A M. Paulin Litnayrac,

Je montais, je montais I un. guide m'accompagne, Choisit les durs sentiers, et m'y dirige exprès; Car je veux, Iung-Frau, toucher tes pieds de près ! Le soleil est ardent, d'aplomb sur la montagne.

Mon. front nage, mon pas est lourd ; au plus je gagne Une moitié du mont. Mais les flancs plus secrets S'y découvrent soudain en pâturages frais, Ménageant un vallon comme en douce campagne.

Ainsi, grand Dieu, tu fais, quand tu nous vois lassés. Dans la vie, au milieu, quand nous disons : « Assez I » Un vallon s'aperçoit, et tu nous renouvelles.

Si l'on monte toujours, à peine on s'en ressent;

Et l'homme réparé reprend, obéissant,

Plus haut, vers les clartés des neiges éternelles I

Wengern-Alp.

A M. Patin.

Après avoir suivi son cours de poésie latine.

Quand Catulle par toi nous exprime Ariane, La querelle des chœurs d'Hymen et de Diane, Du délirant Atys le sexe ensanglanté, Ou Lesbie et lui-même en ses feux raconté, Sa joie et sa ruine, et, tout après l'injure, La plainte si pieuse et la flamme encor pure ; Quand, par tout son détail, en tes fines leçons Nous suivons le poète, et que nous saisissons Tant de génie inclus sous une forme brève Et tant d'efforts certains d'où Virgile relève, Quelquefois, au milieu du discours commencé, Un auditeur de plus, un vieillard tout cassé, Qui revient par fatigue, à ce bout de carrière, Se bercer aux échos de la Muse première, Un vieillard, du bâton aidant son pas tardif, Descend et prend sa place à ce banc attentif; Et moi, du goût par toi méditant le mystère, Je songe : Ce vieillard, supposons, c'est Voltaire l C'est lui 1 (car bien souvent dans mon rêve jaloux Je me demande d'eux : Que diraient-ils de nous?) C'est lui donc ! du tombeau réveillé par miracle, Sans trop se rendre compte, il va cherchant oracle

Dans ce pays latin qu'à peine il reconnaît.

Il a vu la Sorbonne ; et, maint grave bonnet Lui passant en esprit : « Sachons ce qu'on y pense ! » Il a dit ; et, suivant quelqu'un qui le devance, Il est entré tout droit, et nous est arrivé.

Il s'assied, il écoute : « Oh ! d'Atys énervé, De Bérénice en astre, ou des pleurs d'Ariane, Qu'est-ce donc? se dit-il, la thèse est bien profane ! » Mais il n'a pas plus tôt ouï deux traits charmants : « Peste ! le Welche encore a du bon par moments ! » Il goûte, en souriant, cette pure parole, Ce ton juste et senti, non pédant, non frivole, Cette culture enfin d'un agréable esprit, Qui du travail d'hier chaque jour se nourrit, Comme une plate-bande, une couche exposée Qu'ont pétrie à loisir soleil, pluie et rosée.

L'honnête liberté de cet enseignement,

Cette facilité de tourner décemment,

D'affronter sans effroi, sans lâche complaisance,

L'impureté latine et sa rude licence,

Le frappent : rien qu'à voir le maître ainsi placé,

Il sent qu'un changement sur le monde a passé.

Catulle, il Ta peu lu ; maïs, comme toutes choses, Dans l'ensemble il le sent, d'après les moindres doses. Il admire comment aux écrits anciens, Que trop à la légère il traitait dans les siens, On peut lire en détail et gloser avec grâce,

3li PENSÉES D'AOUT.

Et tirer maint secret pour un art qui s'efface.

Il se dit que lui-même et son vers si hâté

Supporteraient bien peu cette sévérité.

Il repense à Racine, à la forme sacrée,

Égale au. sentiment, lui donnant la durée,

Par qui tous les vrais purs sont au même vallon,

Et qui faisait Catulle aimé de Fénelon.

Ainsi le grand témoin qu'à plaisir je te donne, Le moqueur excellent se désarme, et s'étonne Qu'on trouve au vieil auteur tant de nouveaux accès, Et qu'on dise toujours aussi net en français.

Les Latins, les Latins 1 il n'en faut pas médire ; C'est la chaîne, l'anneau, c'est le cachet de cire, Odorant, et par où, bien que si tard venus, A l'art savant et pur nous sommes retenus.

Quinet en vain s'irrite * et nous parle Ionie ; Edgar, noble coursier échappé d'Hercynie, Qui hennit, et qui chante, et bondit à tous crins, Des sommets chevelus trop amoureux, je crains; Il méprise, il maudit, dans sa chaude invective, Tout ce qui n'atteint pas la Grèce primitive, Ce qui droit à l'Ida ne va pas d'un vol sûr; H ne daigne compter Parthénope ou Tibùr.

Certes, la Grèce antique est une sainte mère, L'Ionie est divine : heureux, tout fils d'Homère !

* Revue des Deux-Mondes, août 1836. . . -

Heureux qui, par Sophocle et son Roi gémissant,

S'égare au Cithéron et tard en redescend !

Ht pourtant des Latins la Muse modérée

De plain-pied dans nos mœurs a tout d'abord l'entrée ;

Sans sortir de soi-même, on goûte ses accords;

Presque entière on l'applique en ses plus beaux trésors ;

Et, sous tant de saisons qu'elle a déjà franchies,

Elle garde aisément ses beautés réfléchies.

Combien d'esprits bien nés, mais surchargés d'ailleurs

De soins lourds, accablants, et trop inférieurs,

Dans les rares moments de reprise facile,

D'Horace sous leur main ou du tendre Virgile

Lecteurs toujours épris, ne- tiennent que par eux

Au cercle délicat des mortels généreux !

La Muse des Latins, c'est de la Grèce encore;

Son miel est pris des fleurs que l'autre fit éclore.

N'ayant pas eu du ciel, par des dons aussi beaux,

Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux,

Cette Muse moins prompte et plus industrieuse

Travailla le nectar dans sa fraude pieuse,

Le scella dans l'amphore, et là, sans plus l'ouvrir,

Jusque sous, neuf consuls lui permit de mûrir.

Le nectar» condensant ses vertus enfermées,

A propos redoubla de douceurs consommées,

Prit une saveur propre, un goût délicieux,

Digne en tout du festin des pontifes des Dieux.

Et ceux qui, du Taygète absents et d'Érymanthe,

Ne peuvent, thyrseen main et couronnés d'acanthe,

En pas harmonieux, dès l'aube, y vendanger,

Se rabattent plus bas à ce prochain verger,

Où le maître leur sert la liqueur enrichie

Dans sa coupe facile et toujours rafraîchie.

Ne la rejetons point par de brusques dégoûts:

Falerne qui se mêle au Chypre le plus doux,

Il rend la joie au cœur 1 Ne brisons point d'Horace

Le calice fécond de sagesse et de grâce ;

Pour plus d'un noble esprit, de travail accablé,

C'est l'antiquité même et son suc assemblé,

C'est la source du beau, des Justes élégances,

La gaieté du dessert, des champs et des vacances.

Virgile, c'est l'accent qui revient émouvoir,

C'est l'attendrissement du dimanche et du soir 1

Mon père ainsi sentait. Si, né dans sa mort même *, Ma mémoire n'eut pas son image suprême, Il m'a laissé du moins son âme et son esprit, Et son goût tout entier à chaque marge écrit. Après des mois d'ennui et de fatigue ingrate, Lui, d'étude amoureux et que la Muse flatte, S'il a vu le moment qu'il peut enfin ravir, Sans oublier jamais son Virgile-e/{éwr, Il sortait ; il doublait la prochaine colline, Côtoyant le sureau, respirant l'aubépine, Rêvant aux jeux du sort, au toit qu'il a laissé, Au doux nid si nombreux et si tôt dispersé;

•Je suis né après la mort de mon père, que ma mère perdit l'année même de son mariage.

Et tout lui déroulait, de plus en plus écloses, L'âme dans les objets, les larmes dans les choses. Ascagne, Astyanax, hâtant leurs petits pas, De loin lui peignaient-ils ce fils qui n'était pas?... Il allait, s'oubliant dans les douleurs d'Élise. Mais, si l'enfant au seuil, ou quelque vieille assise, Venait rompre d'un mot le songe qu'il songeait, Avec intérêt vrai comme il interrogeait!

Il entrait sous ce chaume, et son humble présence Mettait à chaque accent toute sa bienfaisance. Ces pleurs que lui tirait l'humaine charité Retombaient sur Didon en même piété.

Sonnet.

A mon ami Ch. Lahitte.

En voyant, jusqu'ici ce que j'ai vu si peu, La nature et sa gloire, et sa simple harmonie ; Au sombre fond des pins cette douceur unie Des saules en cordon, feuillage pâle et bleu ;

En voyant ces épis sous des rayons de feu, Ou blonds, ou d'or ardent et la tête brunie, Ou verts de tige encor, toute une onde infinie, Et que -demain la faux nivelle d'un seul jeu ;

En voyant, Emmenthal *, verdoyer ta vallée, Et luire au grand soleil, épaissie, émàillée, Cette herbe la plus tendre au regard qui s'y prend,

Je pensais : « Que ne puis-je ainsi peindre en mon style ! » Comme on dirait alors : « Sa nuance est facile 1 » Comme on dirait de moi : « Son art est transparent ! »

A J.-J. Ampère.

Movemur enint ntscio quo pacio Jocis ipsis, in quibus eorum quos diligimus aut admiramur adsunt vesttgia.

C i c É r o n , De Legibus, n, 2.

(C'est Àtticus qui parle.)

« Est quidem, mi Lucili, supinus et

negligens qui in amici memoriam ab

ahqua regione admonitus reducitur :

tamen repositum in animo nostro de-

siderium loca interdum familiaria

evocant.

S É n È que , à Lucilius (Lettre 49*),

— Les lieux sont beaux et grands ; ils parlent un langage A d'abord étonner, à remplir sans partage, A faire qu'on s'arrête à leur gloire soumis, Et qu'Ithaque un* instant s'oublie, et les amis.

* VjEmmenthal, riche portion du canton de Berne.

*ens£fs d'août; 317

Et pourtant, et bientôt, cette nature immense laisse un grand vide au cœur et le tient à distance, Et tous ces monts glacés qu'à l'horizon je vois, Pour m'y bercer de loin, n'ont pas même les bois. Oh ! j'ai besoin toujours, quelque lieu qui m'appelle, De l'homme et des amis, du souvenir fidèle, De ressaisir au cœur l'écho du cœur sorti, De chercher au sentier ce qu'un autre a senti \ De ce cadre si fier par les monts qu'il assemble, Dans un détail chéri, l'on goûte mieux l'ensemble. En y prenant pour guide un rayon préféré, Le tout plus tendrement s'éclaire à notre gré. Un banc au bord du lac, un ombrage, une allée Où d'avance l'on sait qu'une âme, un jour voilée, S'est assise en pleurant ; des rocs nus et déserts, f Mais qu'un chantre qu'on aime a nommés dans ses vers ; Ces places, à nous seuls longtemps recommandées, Mêlant au vaste aspect la douceur des idées, Voilà, dans ces grands lieux, à l'écart et sans bruit, Ce que ma fuite espère et tout d'abord poursuit.

Laissant les bords nombreux où le regard hésite, Aussitôt arrivé, j'ai donc choisi mon site Aux bosquets odorants d'une blanche villa, Cherchant l'endroit, le banc, et me disant : « C'est là I » Il était soir; le jour, dans sa pénible trace, Avait chargé le lac d'orage et de menace ; Mais, comme dans la vie on voit souvent aussi, Le couchant soulevait ce lourd voile éclair ci. .

318 PENSÉES D*ÀOUT.

Je m'assis solitaire, et là, pensant à Celle

Qui m'avait dit d'aller et de m'asseoir comme elle,

Je méditais les flots et le ciel suspendu,

Le silence lui seul et le calme entendu,

La couleur des reflets. La nue un peu brisée

Jetait un gris de perle à la vague irisée,

Et le lac infini fuyait dans sa longueur.

Cette tranquillité me distillait au cœur

Un charme, qui d'abord aux larmes nous convie :

« Oh ! disais-je en mon vœu, rien qu'une telle vie,

Rien qu'un destin pareilau jour qu'on vient d'avoir,

Lourd, orageux aussi, mais avec un tel soir ! »

A Lausanne, aussitôt que la barque m'y jette, Qu'ai-je fait? Tout d'un bond j'ai cherché la Retraite, C'est le nom (près de là) de la douce maison Où des amis bien chers ont fait une saison.

Ils m'en parlaient toujours d'une secrète joie. Le lac vu du jardin, ces grands monts de Savoie Tout en face, si beaux au couchant enflammé... J'ai voulu prendre un peu de ce qu'ils ont aimé. Je suis allé, courant comme à la découverte, Demandant le chemin à chaque maison verte, Tant que, lisant le nom sur la barrière écrit, Je m'y sois arrêté d'un regard qui sourit; Et, sans entrer plus loin (car si matin je n'ose), J'ai tout vu du dehors, comme hélas I toute chose ; Enfin j'ai côtoyé, j'ai compris ce doux lieu ; A mes amis, un soir d'hiver, au coin du feu,

Je dirai : Je l'ai vu; je pourrai leur répondre, Et, sur un point de plus, l'âme ira se confondre.

A Thoun, miroir si pur, de granit encadré,

Je voguais, à la main tenant mon cher André,

Négligemment, sans but.... Tout d'un coup, à la page

Où je lisais le moins, je saisis un passage :

O Thoun, onde sacrée I * — Il a vu ces grands bords ;

Jeune, il a dénombré leurs sauvages trésors.

Il les voulait revoir, quand l'amour infidèle

Le délaissait en proie à sa flamme moins belle ;

Il s'y voulait guérir I — L'eau, les monts et les deux

Ont redoublé d'attrait. Le roc mystérieux

Qu'il m'indique en ses vers, et le creux qui s'enfonce,

Le voilà, plus présent quand c'est lui qui l'annonce.

Il y cherchait, blessé, comme un asile sûr.

Mon cœur, aux mêmes lieux traînons mon deuil obscur I

Ainsi, je vais en art, en amitié secrète, Observant les sentiers. Ainsi, fais, ô poète, Ainsi, fais de tes jours ! et quand l'homme bruyant, Qu'on répute là-bas solide et patient, Jusqu'à trois lois peut-être, en sa lourde carrière, Change d'opinions et de vaine bannière, Toi qui parais volage et souvent égaré, Passe ta vie à suivre un vestige adoré !

* André Chénier, Élégie 40*.

320 PENSÉES d'ÀOUTï

A mes amis M. et M^e Olivier*.

Salut ! je crois encore ! Ainsi j'espérais dire A ce lac immortel** que j'allais visiter; Il me semblait qu'au cœur que le spectacle inspire, Ma défaillante foi renaîtrait pour chanter.

La grandeur héroïque à ces rochers gravée, L'escarpement du lac à ce glorieux bord, La liberté fidèle et sans bruit conservée, Sincère comme au jour de son antique effort;

Sûr ces flots que l'histoire ou la Muse renomme, Un beau ciel rayonnant ou l'orageux éclair ; . Les lieux solennisant les souvenirs de l'homme, Homme et lieux égalés par la voix de Schiller;

Tout, oui, tout I poésie, héroïsme et nature, Me promettait de loin un sublime secours; Peut-être il me prendrait une espérance pure, Un magnanime essor comme en mes nobles jours.

* Auteurs du recueil de poésies intitulé : Les Deux Voix, Lausanne, 183,.

•* Le lac des Quatre-Cantons.

Peut-être, à tous ces vœux d'humanité plus grande, Dont le rêve, si cher, de près s'en est allé, J'allais rouvrir enfin un cœur qui les demande, Qui, jeune, les reçut, et que rien n'a souillé.

Peut-être, en ces beaux flots noyant toute tristesse, Sur cet intègre autel écoutant l'avenir, J'allais, au vent qui chasse intrigue et petitesse, Aspirer le saint but qu'on ne pourra ternir*

Peut-être, aux fiers serments pour cette cause aimée J'allais redire encor : « Ce n'était pas en vain! Ce qui se joue ailleurs n'est que bruit et fumée, N'est que boue et poussière : atteignons à la fini »

Et j'ai touché ces lieux de si sévère attente, J'ai vu leur grandeur simple, et j'ai tout admiré ; Mais rien qu'eux n'a brillé dans mon âme éclatante, Et mon passé plutôt, tout d'abord, a pleuré.

Il a pleuré de voir ce Rutli des vieux âges, Perpétuelle source à de durables mœurs, L'humble chapelle encore au bas des rocs sauvages, Et le héros toujours salué des rameurs.

Amertume et dédain que les gloires taries, Quand les mots ont tué toute vertu d'agir, Quand l'astuce et la peur!... Heureuses les patries. Dont on peut repasser les grands jours sans rougir !.

Tel donc, 6 mes Amis ! au lac, à la montagne J'allais, cherchant en moi ce qui se retirait ; Mais quand, las de chercher, au vallon qui me gagne Je suis venu m'asseoir sous votre toit secret,

J'ai vu la paix du cœur, l'union assurée, Le saint contentement des biens qu'on a trouvés, Et les grâces au ciel pour leur seule durée, Et le renoncement des autres biens rêvés ;

J'ai vu l'intelligence en sa démarche à l'aise, Sans s'user aux détours, suivant un but voulu ; L'étude simple et haute où trop d'essor s'apaise; En face des grands monts, Dante parfois relu ;

Parfois la poésie, en prière élancée, Du même heureux sillon laissant monter deux voix ; Vos destins s'enfermant, mais non votre pensée, Et le monde embrassé du rivage avec choix.

Des vrais dons naturels j'ai compris l'assemblage, La force antique encore et l'antique douceur; Et causant d'aujourd'hui, de ce Paris volage, A table je goûtais le chamois du chasseur.

Ce que je n'ai pas dit à la montagne austère, A la chapelle, au lac qui m'a laissé mon deuil, Mes Amis, je le dis à l'ombre salutaire, Au foyer domestique, au cordial accueil,

Aux vertus du dedans, partout, toujours possibles, Au bonheur résigné, sobre et prudent trésor, Au devoir modérant les tendresses sensibles : Amis, en vous quittant, — Salut ! je crois encor !

Aigle.

A Madame V.

Jamais je n'ai couru lacs, montagnes et plaines, Ou les hameaux épars, ou les cités si pleines, Tant d'échos où de nous nul bruit ne retentit, Sans mieux sentir en moi, d'impression profonde,

Combien grand est le monde,

Combien l'homme petit!

Je n'ai jamais, de près, vu la ville où je passe, Les secrets coins du monde où le hasard me chasse, Sans admirer leur prix hors de nos vains débats, De tant d'esprits divers sans saluer le nombre,

Plus solides dans l'ombre

Et qu'on ne saura pas.

Je n'ai jamais vécu d'hospitalière vie, Pèlerin de passage, au toit qui me convie, Sans éprouver qu'il est encor de bonnes gens,

Des justes à sauver la vertu sur la terre, A consoler le Père Dans les deux indulgents.

Non plus, je n'ai jamais, au retour d'une absence, Revu Paris si cher, sans mieux voir sa puissance, Sans y plus admirer tant de noms rattachés; Surtout sans raccourir, d'une amitié plus tendre,

Vers qui veut bien m'attendre,

Vers les amis cachés l

Sonnet.

. . . 'I0axïjv eviïsWkov . . .

Bene-objacenUm-occidenti Ithacam.

Homère, Odyssée.

J'aime Paris aux beaux couchants d'automne,* Paris superbe aux couchants élargis, Quand sur les quais du soleil tout rougis, Le long des ponts, je m'arrête et m'étonne.

Rompant au fond la splendeur monotone, L'Arc de triomphe et ses pans obscurcis Semblent s'ouvrir au vainqueur de Memphis, Qui les emplit de l'or de sa couronne.

BENSÉÈS D'AOUT. 325

Mieux qu'un vainqueur, c'est un Roi-Mage encor, Qui, vieillissant, verse tout son trésor; Ou c'est Homère épanchant l'Odyssée,

Car ce matin j'en lisais de doux chants...

Et je m'en vais mêlant dans ma pensée Avec Paris Ithaque aux beaux couchants.

A Madame la C. de T.

(la comtesse de tascher)

A vous, Madame, j'ose adresser et comme retraduire ce que vous m'avez vous-même raconté. Heureux je m'estimerai dans ce récit, si vous daignez le reconnaître : heureux si ceux qui le lisent ressentent quelque chose de l'intérêt dont j'ai été saisi en vous écoutant.

Saxea ut effigies bacchantis !

Ariane de Catulle.

Nous causions d'un sujet qui n'est jamais passé,

Du mal que fait à l'dme un amour délaissé,

Un amour sans espoir, l'irrévocable absence,

La mort ; si l'homme aimant, en son cœur, a puissance

D'aimer comme la femme, et s'il peut en souffrir

Comme elle, bien souvent, jusqu'au point d'en mourir.

Vous doutiez ; j'affirmais : je cherchais en mémoire Quelque exemple évident auquel je voulais croire; Mais, à citer toujours, je n'avais rien de mieux Que ces noms de roman, ou Paul, ou Des Grieux. Et vous, esprit fécond, si pleine d'étincelles, Belle Ame si clémente à vos douleurs cruelles, Dont la gaieté souvent, en discours variés, Fait oublier vos maux, tant vous les oubliez 1 Cette fois rassemblant toute votre tendresse, Ces larmes dans la voix que votre Ange caresse, Que traversait encor l'enjouement adouci, Longuement, moi muet, vous parlâtes ainsi :

Je remontais le Rhin de Cologne à Mayence, A Manheim; sur le pont nous avions affluence D'Anglais, d'Américains, tous peuples à la fois; Triste était la saison, en août trente-trois. On allait, et déjà des deux rives voisines Les bords se relevaient en naissantes collines, Et préparaient de loin ces rochers et ces tours Qui renomment le fleuve et font gloire à son cours. Nos passagers bientôt, amateurs de nature, Pour la mieux admirer dans sa nomenclature, Chacun tenant sa carte et l'œil collé" devant, Laissaient fuir, sans y voir, le spectacle vivant. Une pluie alors vint et les fit tous descendre. J'eus désir de rester, et j'avisai d'attendre, Montant dans ma voiture à l'autre bout du pont, Que le soleil chassât ce nuage qui fond.

Mais, dans mon gîte à peine au hasard installée, Je m'y trouvai si bien, exhaussée, isolée, Et, grâce aux quelques pieds qui passaient le niveau, Dominant le rivage, égalant le coteau, Ayant mon belvéder au-dessus des campagnes, Tenant mon ermitage à mi-flanc des montagnes, Et, comme d'un balcon, rasant ces bords flottants, Que je n'en bougeai plus tout le reste du temps. Les voitures tenaient dans les secondes places; J'avais donc près de moi gens d'assez basses classes : Domestiques d'Anglais, Allemands ouvriers, Durant le choléra de ces mois meurtriers, Revenus d'Angleterre ou sortant de Belgique; Des soldats regagnant la patrie helvétique, Licenciés, et qui, dans leur désœuvrement, Portaient la main à tout à bord du bâtiment, Et faisaient comme émeute à la moindre soupape, Touchant, vérifiant chaque objet qui les frappe; Et c'étaient de grands cris pour les chasser de là.

Assez longtemps, sans rien remarquer de cela, Entre ceux d'alentour sans distinguer personne, J'avais été, l'œil fixe au ciel qui m'environne, Tout entière aux coteaux, à la grandeur des lieux, Et, sous les accidents pluvieux, radieux, Admirant et suivant cette beauté ternie, Par places renaissante, et toujours l'harmonie. Puis, le soleil bientôt reparu dans son plein, Je restai d'autant mieux, — au sourire malin,

Au sourire, et, je crois, un peu fort au scandale Des Anglais dont la carte est rouverte et s'étale, Qui cherchent de plus belle, et ne comprenaient pas Qu'on pût, sur un bateau, s'aller percher là-bas En voiture, et surtout (énormité profonde !) Hors de la balustrade où se clôt le beau monde.

Ma fille cependant, qui me laissait un peu,

Me revint en criant : « Maman, le comte de...

Est dans les passagers. — Impossible ! — Il remonte,

Le voici 1 » — J'aperçus, en effet, non le comte,

Mais sous l'habit grossier d'homme des derniers rangs,

Une noble figure aux yeux bleus transparents,

Quelque chose du Nord, la ligne régulière,

Et de grands cheveux blonds portés d'une manière

Haute, aristocratique, et comme notre ami.

Mon œil, dès ce moment, le suivit, et, parmi

Les nombreux passagers de cette classe obscure,

Un intérêt croissant détachait sa figure;

Et plus je l'observai, plus il obtint sa part

Dans ce cadre où d'abord s'absorbait mon regard.

H était mis en simple ouvrier, et peut-être Avec trop de dessein marqué de le paraître :

Un vieil habit flottant ; quelque grand chapeau gris Tombant sur sa coiffure en larges bords flétris; Chemise rose et bleue et faisant qu'on la voie; Surtout des gants en peau, brodés d'argent, de soie, Comme quelque ouvrier de Saxe endimanché; Mais .l'ongle blanc parfois s'allongeait mal caché. w

Je remarquai bientôt sa liaison suivie

Avec un groupe, auprès, qui d'abord m'avait fuie;

Une famille entière : un mari d'air grossier,

Ne montrant d'autre instinct qu'appétit carnassier,

La pipe et la viande, et, dans tout le voyage,

Faisant de l'une à l'autre un ignoble partage,

Et plaisantant encor là-dessus pesamment :

Je n'entendais que trop son rustique allemand.

Une femme à côté, de jeunesse incertaine,

Qu'avait peut-être usée ou le temps ou la peine,

Se dérobait pour moi sous son mince chapeau

Qu'une femme de chambre aurait porté plus beau

A quelques pas de là, seule sur sa banquette,

Sa fille, qui semblait de quatorze ans, discrète

Et déjà fine, à part se tenait dans sa fleur,

Et mettait au tableau quelque fraîche couleur,

Fort à temps; car, non loin, ses deux plus jeunes frères,

Laids, sales et criards, tout à fait ses contraires,

Deux petits garnements grimpés à la hauteur

De la voiture même, et trouvant très flatteur

Apparemment d'avoir notre beau voisinage,

Ne cessaient les regards droit à notre visage

Sur ma fille et sur moi : s'ils rencontraient nos yeux,

C'était vite un salut de tête, gracieux,

Qu'il leur fallait bien rendre ; importune façade 1

Et le grand paysage en devenait maussade.

Je soupçonnai d'abord quelque étincelle en jeu Entre la jeune fille et le blond à l'œil bleu;

De là déguisement, amoureuse équipée...

Mais, au second aspect, je fus bien détrompée : Ta. belle enfant n'avait qu'un regard qui se tait, Et lui n'y cherchait rien, ou même l'évitait*

Mais la mère, la mère, hélas ! la pauvre femme, De ses secrets bientôt j'interceptai la flamme. Tandis que le jeune homme, au spectacle attaché, Trahissait, même ainsi, son noble essor caché, Elle, qui le suivait dans l'oubli qui l'enlève, Quand il était resté trop longtemps sous son rêve, Lui dépêchait sans bruit un des sales marmots Rappelé tout exprès, descendu des ballots Où leur faveur pour nous les tenait en vendette ; . Et l'enfant s'approchait, et, comme une sonnette, Tirant le pan d'habit, il allait brusquement Sans pitié pour l'extase et pour l'enchantement. Ainsi nous revenait le rêveur qui s'oublie.

Un geste, un froncement à la lèvre pâlie, Aussitôt réprimés, passaient comme un éclair; Il prenait le petit et l'appelait son cher, Et le baisait tout sale au milieu du visage, Et, pendant quelque temps laissant le paysage, Il s'efforçait ailleurs, et marquait qu'il songeait A celle qui de lui faisait l'unique objet.

Je ne m'en tenais plus sur un point au peut-être: L'inconnu n'était pas ce qu'il voulait paraître. Son grand air soutenu, son souris haut et lent,

En lui de notre ami tout ce portrait parlant, Ce goût de pittoresque et de belle nature Qui si souvent suppose en un cœur la culture^ Ces langues qu'il possède en familier accès (Car ma fille assurait qu'il parlait bien français), Que fallait-il ? enfin, son entière apparence Près de ces pauvres gens qui lui font déférence»

Une fois, le mari, par trop de libre humeur,

Lui présenta sa pipe, et le noble fumeur

Avec dégoût la prit, hâté de la lui rendre.

A manger, lorsqu'entre eux ils commençaient d'étendre

Le papier tout farci de leur grossier repas,

Ils s'y jetaient;... à lui, rien; ils n'en offraient pas»

Le premier jour ainsi se passa, le jeune homme Plus épris du grand fleuve et des bords qu'on renomme, Que de la pauvre femme, et celle-ci sans fin Occupée à lui seul!... Je m'intriguais en vain.

A Coblentz arrivés, le soir, d'assez bonne heure, Quand la foule s'attable à l'auberge et demeure, J'allai vers la Moselle, autre beau flot courant, Voulant me reposer du Rhin sévère et grand.

Au retour, vers la nuit, dans la ville qui monte Nous perdions le chemin, quand tout d'un coup le Comte (Ma fille et moi toujours nous lui donnions ce nom) Apparut devant nous, servant de compagnon A cette même femme, en ce moment coquette,

33* censées d'août.-

Ayant refait depuis un reste de toilette, Et semblant à son bras fière d'un honneur tel! Je demandai tout droit en français notre hôtel ; Il repartit d'un ton piqué de violence (Comme dans son secret un homme qu'on relance) Qu'il ne. comprenait pas ; je lui refis mon dit En^ allemand alors, auquel il répondit.

Mais je pus remarquer, même à la nuit obscure, La femme intéressante et sa tendre figure, • Fatiguée, il est vrai, non plus jeune d'ailleurs, Et tout usée aussi par de longues douleurs, * Mais surtout dans l'instant glorieuse, étonnée De paraître à ce bras, et comme illuminée !

Le lendemain matin, la scène du bateau Fut autre : le jeune homme eut un soin tout nouveau, Un soin, s'il n'était pas celui de l'amour même, Compatissant du moins pour l'être qui nous aime. Vint la pluie ; il lui tint sa pauvre ombrelle au vent ; Il serrait de ses mains le manteau voltigeant. Entre ses deux genoux, leur disant des histoires, H gardait bien longtemps les enfants aux mains noires, Et les grondait, si seuls ils approchaient du bord. On offrit des raisins, mais fort chers ; et d'abord J'allais en refuser aux désirs de ma fille ; Il en achetait, lui, pour la pauvre famille.

Durant une éclaircie, elle ôta son chapeau, Déploya ses cheveux, son trésor le plus beau,

?ens£bs d'août, 333

Releva sa paupière au rayon éblouie,

Et ce manteau tombant, tout chargé par la pluie.

Laissa voir une taille, un élégant débris

De jeunesse et de grâce, et dès lors je compris.

Les vieux châteaux passaient sans qu'on les comptât guère ; Mais, quand ce fut celui d'un puissant de la terre, Quand le nom circula du beau Johannisberg*, Tous regardaient en masse, et ce fut un concert. Et moi, je regardais le jeune homme à la face : J'y saisis le dédain qu'un faux sourire efface, Ce qu'en anglais Byron eût appelé le sneer, Cette douleur railleuse et qu'il faut retenir.

O Polonais, pensai-je, ô le plus noble Slave, Te voilà donc ici pour ne pas être esclave!

Te voilà, toi, seigneur, hors du honteux péril, Pauvre, en habit grossier, déguisant ton exil, Trop heureux d'avoir pu, dans la cité lointaine, Rencontrer au faubourg ces compagnons de peine, La famille qui t'aime, et dont un cœur trop bien Écouta ton malheur et te devra le sienl

Et la femme pourtant, que ce fût aux collines Ou le Reinstein brillant relevé des ruines, Ou le Johannisberg dont la vitre a relui, Ne savait, et n'avait de regards que pour lui.

* Appartenant au prince de Metternich.

334 pensées d'août*

A Mayence arrivant, au moment de descendre Il se rapprocha d'eux, et tout me fit comprendre Qu'il était sous l'abri du même passe-port..

Le lendemain matin, en revenant au bord Dès l'aube, pour pousser à Manheim le voyage, Je les vis tous, mais eux cette fois sans bagage; Lui seul avait le sien, fort léger, qu'on portait. Rien qu'au deuil de la femme un mystère éclatait. Elle était là muette, immobile et frappée.

Je compris cette veille en soin tendre occupée: Cette veille, où pour elle il tâchait d'être mieux, Était celle des longs, des éternels adieux!

Montant sur le bateau, je suivis la détresse,

Le départ, jusqu'au bout! — Il baise avec tendresse

Les deux petits garçons, embrasse le' mari,

Prend la main à la fille (et l'enfant a souri,

Maligne, curieuse, Eve déjà dans l'âme);

Il prend, il serre aussi les deux mains à la femme,

Évitant son regard. — C'est le dernier signal

De la cloche 1 — Il s'élance ! O le moment final !

Quand on ôte le pont et pendant qu'on démarre,

Quand le câble encor crie, ô minute barbare !

Au rivage mouvant, alors il fallait voir,

De ce groupe vers lui, gestes, coups de mouchoir;

Et les petits enfants, chez qui tout devient joie,

Couraient le long du bord d'où leur cri se renvoie.

Mais la femme, oh ! la femme, immobile en son lieu,

Le bras levé, tenant un mouchoir rouge-bleu

Qu'elle n'agitait pas, je la vois là sans vie,

Digne que, par pitié, la Ciel la pétrifie 1

Non, ni l'antique mère, au flanc sept fois navré,

Qui demeura debout marbre auguste et sacré*,

Ni la femme de Loth, n'égalaient en statue

Ce fixe élancement d'une douleur qui tuel *

Je pensai : « Pauvre cœur, veuf d'insensés amours,

Que sera-ce demain, et ce soir, et toujours?

Mari commun, grossier; enfants sales, rebelles;

La misère; une fille aux couleurs déjà belles,

Et qui le sait tout bas, et dont l'œil peu clément

A, dans tout ce voyage, épié ton tourment :

Quel destin 1 « Lui pourtant, sur qui mon regard plonge, »

Et qu'embarrasse aussi l'adieu qui se prolonge,

Descendit. Nous voguions. En passant près de lui,

Une heure après : « Monsieur, vous êtes aujourd'hui

Bien seul, » dis-je. — « Oui, fit-il en paroles froissées,

Depuis Londres, voilà six semaines passées,

J'ai voyagé toujours avec ces braves gens, »

L'accent hautain notait les mots plus indulgents.

— « Et les reverrez-vous bientôt? » osai-je dire.

— « Jamais 1 répliqua-t-il d'un singulier sourire;

• Niobé : les anciens poètes ont fort varié sur le nombre de ses enfants, tantôt douze, tantôt vingt, tantôt quatorze. Ici il ne faut voir dans le chiffre sept qu'un nombre indéterminé, ou, si l'on veut, le nombre quatorze : le poète a pu supposer en effet qu'Apollon et Diane les tuèrent par couples en sept fois.

Je ne les reverrai certainement jamais :

Je vais en Suisse ; après, plus loin encor, je vais 1 »

Ce fut tout. Seulement, vers la même semaine, Étant dans Heidelberg où midi me promène, Passe une diligence, et je le vois en haut, Lui, sur l'impériale. Il me voit, aussitôt Me salue, et se lève, et du corps, de la tête H me salue encore, et me veut faire fête, Tant qu'enfin la voiture ait détourné le coin : « Allons ! au moins, me dis-je, un souvenir de loin Pour cette pauvre femme, une bonne pensée Sortie à l'improviste et vers elle élancée ! »

La Fontaine de Boileau *.

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