‹ Poésies complètes, Volume 2Chapitre 23 sur 34 · A LA DAME · texte numérisé non relu

A LA DAME

Des sonnets de Joseph Delorme*

Pour qui on me demandait des vers, après des années.

Pourquoi, quand tout a fui, quand la fleur éphémère A séché dès longtemps sur cette ronce amère, Pourquoi la remuer, chaste souffle des bois?

Pourquoi, quand tout le cœur a sa fatigue obscure, Pourquoi redemander, onde joyeuse et pure, Qu'on se mire encore une fois ?

Ah ! s'il repasse un soir à ces rives de Seine, Celui dont l'œil cherchait quelque étoile incertaine, Il se dit qu'autre part, aux bords qu'on souhaitait, L'astre luit, que la brise est fraîche, l'onde heureuse, Comme au mois des lilas la famille amoureuse ; Il le sait, et se tait 1

* Il s'agit des sonnets : Oh! laissez-vous aimer... — Madame, il est donc vrai, vous n'ave\pas voulu, etc.

A M. Villemain.

Cui pauca reîicti

Jugera ruris erant...

Virgile.

Oh ! que je puisse un jour, tout un été paisible, Libre de long projet et de peine sensible, Aux champs sous votre toit, ô bienveillant railleur, Dans la maison d'un Pline au goût sûr et meilleur, Causer et vous entendre, et de la fleur antique Respirer le parfum où votre doigt l'indique, Et, dans ce voisinage et ce commerce aimé, Me défaire en mes vers de ce qu'on a blâmé, Sentir venir de vous et passer sur ma trace Cette émanation de douceur et de grâce, Et cette lumineuse et vive qualité, Par où l'effort s'enfuie et toute obscurité I Et puissé-je, en retour de ce bienfait de maître, Tout pénétré de vous, vous pénétrer peut-être, Vous convaincre une fois (car on a ses raisons), Et vous les embellir, comme Horace aux Pisons !

En attendant, je veux sur mon petit poème, Sur ce bon Magister un peu chétif et blême, Vous dire mon regret de son sort, mon souci, Chaque fois que chez vous je n'ai pas réussi.

Si votre grâce aimable élude quelque chose, Quand je vous parle vers, si vous louez ma prose, Si, quand j'insiste, hélas ! sur le poème entier, Votre fuite en jouant se jette en un sentier, J'ai compris, j'ai senti que quelque point m'abuse, Qu'il manque en plus d'un lieu le léger de la muse ; Et bien que tout poète, en ce siècle, ait sa foi, Son château-fort à lui, dont il est le seul roi, J'hésite, et des raisons tant de fois parcourues Je crie à moi l'élite et toutes les recrues.

La poésie en France allait dans la fadeur, Dans la description sans vie et sans grandeur, Comme un ruisseau chargé dont les ondes avares Expirent en cristaux sous des grottes bizarres, Qjiand soudain se rouvrit avec limpidité Le rocher dans sa veine. André ressuscité Parut : Hybla rendait à ce fils des abeilles Le miel frais dont la cire éclaira tant de veilles. Aux pieds du vieil Homère il chantait à plaisir, Montrant l'autre horizon, l'Atlantide à saisir. Des rivaux, sans l'entendre, y couraient pleins de flamme ; Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme, Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin, D'un destin inégal, mais aucun d'eux en vain, Tentaient le grand succès et disputaient l'empire. . Lamartine régna ; chantre ailé qui soupire, Il planait sans effort. Hugo, dur partisan (Comme chez Dante on voit, Florentin ou Pisan,

Un baron féodal), combattit sous l'armure, Et tint haut sa bannière au milieu du murmure; Il la maintient encore. Et Vigny, plus secret, Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait *.

Venu bien tard, déjà quand chacun avait place, Que faire? Où mettre pied? en quel étroit espace? Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. Avant qu'il fût à moi l'héritage était pris.

Les sentiments du cœur dans leur domaine immense, Et la sphère étoilée où descend la clémence, Tout ce vaste de l'âme et ce vaste des cieux, Appartenaient à l'un, au plus harmonieux.

L'autre à de beaux élans vers la sphère sereine Mêlait le goût du cirque et de l'humaine arène ; Et pour témoins, au fond, les lutins familiers, Le moyen âge en chœur, heurtant ses chevaliers, Émerveillaient l'écho ! Sous ma triste muraille, Loin des nobles objets dont le mal me travaille, Je ne vis qu'une fleur, un puits demi-creusé, Et je partis de là pour le peu que j'osai.

On raconte qu'au sein d'une des Pyramides, Aussi haut que la cime atteint aux cieux splendides,

• Cette tour d'ivoire est devenue comme inséparable du nom de M. de Vigny; le mot a couru, et il est resté.

Aussi profond s'enfonce et plonge dans les flancs, Sous le roc de la base et les sables brûlants, Un puits mystérieux, dont la pointe qui sonde, A défaut de soleil, s'en va ressaisir l'onde. En ce puits, s'il n'avait pour couvercle d'airain, Pour sépulcre éternel, son granit souverain, On verrait en plein jour, malgré l'heure étonnée, La nuit dans sa fraîcheur se mirer couronnée. Si les cieux défendus manquent à notre essor, Perçons, perçons la terre : on les retrouve encor 1

Mon jardin, comme ceux du vieillard d'Œbalie, N'avait pas en beauté le cadre d'Italie, Sous un ciel de Tarente épargné de l'autan Le laurier toujours vert, les rosiers deux fois l'an, Et l'acanthe en festons et le myrte au rivage. A peine j'y greffai quelque mûre sauvage.

J'y semai quelques fleurs dont je sais mal les noms. Mais les chers souvenirs, auxquels nous revenons, Eurent place ; on entend l'heure de la prière ; Mais, sans cacher le mur du voisin cimetière, Ma haie en fait l'abord plus riant et plus frais, Et mon banc dans l'allée est au pied d'un cyprès. A l'autre bout, au coin de ce champ qui confine, L'horizon est borné par la triste chaumine, Demeure d'artisan dont s'entend le marteau.

La forge, avec le toit qui s'adosse au coteau, Dès l'aurore, à travers la pensée embaumée, Ne m'épargne son bruit, ni sa pauvre fuméç.

PENSÉES D'aOÙtC

Ainsi vont les tableaux dont je romps les couleurs, Rachetant l'idéal par le vrai des douleurs.

Plus est 'simple le vers et côtoyant la prose, I*lus pauvre de belle ombre et d'haleine de rose, Et plus la forme étroite a lieu de le garder. Si le sentier commun, où chacun peut rôder, Longe par un long tour votre haie assez basse Pour qu'on voie et bouvier et génisse qui passe, Il faut doubler l'épine et le houx acéré, Et joindre exprès d'un jonc chaque pied du fourré. Si le fleuve ou le lac, si l'onde avec la vase Menace incessamment notre plaine trop rase, Il faut, sans avoir Fair, faute d'altief rocher, Revêtir un fossé qui semble se cacher, Et qui pourtant suffit, et bien souvent arrête. La Hollande autrement ne rompt pas la tempête,' Et ne défend qu'ainsi ses pâturages verts Et ses brillants hameaux, que j'envie en mes vers. Ce rebord du fossé, simple et qui fait merveille, C'est la rime avant tout; de grammaire' et d'oreille C'est maint secret encore, une coupe, un seul mot Qui -raffermit à temps le ton <jui baissait trop, *• Un son inattendu, quelque lettre pressée Par où le' vers poussé porte mieux la pensée. A ce jeu délicat qui veut être senti Bien aisément se heurte un pas inaverti.

Cet air de prose,, au loin, sans que rien la rehausse, Peut faire voir nos prés comme on verrait laBeauce ; it. 37

Mais soudain le pied manque, et l'on dit : Faute d'art ! t Qui donc irait courir dans Venise au hasard?

Virgile l'enchanteur, ce plus divin des maîtres, Quand jeune il essayait ses églogues champêtres, Quand, dans ce grand effort pour le laurier romain, Se croyant tard venu, par un nouveau chemin Il tâchait d'être simple en des vers pleins d'étude, Dont l'art, souvent hardi, s'oublie en habitude, Parut-il dès l'abord avoir tout remporté, Et son Cujum pecus ne fut-il pas noté ?

Despréaux l'éternel, que toujours on oppose, Quand de son vers sensé, si voisin de la prose, Il relevait pourtant la limite et le tour, N'eut-il pas maint secret, tout neuf au premier jour, Que Chapelain blâmait et que Brossette épèle, Qu'au lieu de répéter il faut qu'on renouvelle? D'Huet ou de Segrais le vieux goût alarmé Resta blessé d'un vers, aujourd'hui désarmé ; Car, en y trop touchant, on usa la mémoire De tant de traits heureux brisés dans leur victoire V

'C'est le cas et le lieu de mettre ici cette pensée, qui aurait dû trouver place parmi celles de Joseph Deiorme, et qui est un des articles de l'Art poétique moderne, en tant que cet Art existe :

« La poésie des Anciens, celle des Grecs du moins, était élevée au-dessus de la prose et de la langue courante comme un balcon. La nôtre n'a été, dés l'origine, que terre à terre et comme de rez-de-chaussée avec la prose. Ronsard

Je dis. — Mais la raison, et Vous, d'un air flatteur,

Tout bas me ramenez pourtant de ma hauteur,

Et de ces noms si beaux et vers qui je m'égare,

Au moment d'aujourd'hui, moins propice et moins rare,

Se peut-il en effet (sans nier les talents)

Que dans la même langue, en deux âges brillants,

Se forment tel ensemble et telle conjoncture,

Où l'art et le poli, naissant de la nature,

S'en souvenant toujours, et voulant déjà mieux,

Éclatent tout à point au fruit aimé des deux?

Est-il vrai que deux fois l'enveloppe entr'ouverte

Nous montre le bouton dans sa fleur la plus verte,

Si tôt épanouie ? et dans un an, deux fois,

La grappe brunit-elle au coteau de son choix?

Des vers naissant trop tard, quand la science même, Unie au sentiment, leur ferait un baptême, Des vers à force d'art et de vouloir venus,

et les poètes de la Renaissance ont essayé de dresser le balcon ; mais ils l'ont mis si en dehors et l'ont voulu jucher si haut qu'il est tombé, et eux avec lui. De là notre poésie est restée plus au rez-de-chaussée que jamais. Avec Boileau, elle s'est bornée à se faire un trottoir de deux pouces environ au-dessus de la voie commune, un promenoir admirablement ménagé; mais les trottoirs fréquentés s'usent vite, et c'a été le cas pour le trottoir si suivi de notre poésie selon Boileau. On était revenu (sauf quelques grands mots creux) au niveau habituel et au plain-pied de la prose. Au* fourd'hui il s'est agi de refaire à neuf le trottoir, ç( on a même visé à reconstruire le balcon. »

Que le ciel découvert n'aura jamais connus;

Que n'ont pas colorés le soleil et les pluies ;

Que ne traversent pas les foules réjouies;

Que les maîtres d'un temps dans les genres divers

Ignorent volontiers ; que ni Berryer, ni Thiers, ,

Ni Thierry, ne liront, qu'ils sentiraient à peine,

A cause des durs mots enchâssés dans la chaîne ;

Des vers tout inquiets et de leur sort chagrins,

Et qui n'auront pas eu de vrais contemporains ;

Qu'est-ce que de tels vers? J'en souffre et m'en irrite...

Mais la Muse fait signe et me dit Tbéocrite,

Théocrite qui sut dans l'arrière-saison,

Et quand Sophocle était le même à l'horizon

Quer Racine pour nous, en si neuve peinture

Chez les Alexandrins ressaisir la nature.

Ainsi je vais, toujours reprenant au bel art,

Au rebours, je le crains, de notre bon Nisard, ,

Du critique Nisard, honnête et qu'on estime,

Mais qui trpp harcela notre effort légitime.

Il se hâte; il prédit, il devance le soir;

H frappe bruyamment le rameau qui doit choir,

Je voudrais l'étayer, et tâcher que la sève,

Demain comme aujourd'hui, sous le bourgeon qui lève

Ke cessât de courir en ce rameau chéri,

Et que l'endroit eût grâce où nous avons souri.

L'Art est cher à qui l'aime, et plus qu'on n'ose dire ; Il rappelle 'qui ïuit t et, sitôt qu'il inspire,

Il console de tout : c'est la chimère enfin.

Pour les restes épars de son banquet divin,

Pour sa moindre ambroisie et l'une de ses miettes,

On verrait à la file arriver les poètes.

J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui,

Un sonnet comme ceux qu'en son fervent ennui

Pétrarque consacrait sur l'autel à sa sainte.

Pour un seul des plus beaux, j'irais plus loin sans plainte,

Plus joyeux du butin, plus chantant au retour,

Qu'abeille qui trois fois fit l'Hymette en un jour.

x Mais, si croyant qu'on soit, plus on porte espérance À l'art dans son choix même et dans sa transparence, Et plus de soi l'on doute à de fréquents instants. En cette; urne si pleine où les noms éclatants, Médailles de tout poids à nobles effigies, Iliades en masse, oboles d'élégies, Se dressent et nous font l'antique et vrai trésor; Dans ce vase où ne tient que l'argent pur ou l'or, Il me paraît, hélas ! que, vers ie tabernacle, l^fon denier, chaque fois qu'il a tenté l'oracle, D'abord a sonné juste et semblait accueilli, Et pourtant a toujours à mes pieds rejailli !

Quand même irresterait, quand je pourrais le croire, Quand tous autour de moi feraient foi de l'histoire, Et diraient qn'au trésor s'est mêlé le denier; Quand le Cénacle saint défendrait de nier, Tout exprès pour cela réveillé de sa cendre;

Qjiand Lamartine ému, qui viendrait de m'en tendre, De sa voix la plus mâle et de son ferme accent Jurerait que c'est bien ; quand Hugo pâlissant, De son front sérieux et sombre qu'il balance, Mieux qu'en superbes mots répondrait en silence; Quand Chactas, déridant son cœur de vieux nocher, A mon vers mieux sonnant se laisserait toucherj Si vous, charmant esprit et la fusion même, Vous, le passé vivant et la langue qu'on aime, La plus pure aujourd'hui, regrettable demain, Vous, le goût nuancé glanant sur tout chemin, Vous, le prompt mouvement et la nature encore, Si vous restez surpris à l'écho que j'adore, A cet art, mon orgueil, mes craintives amours, Si vous n'y souriez, je douterai toujours 1

M. Alfred de Musset, ayant lu un de mes articles à la Revue des Deux-Mondes, m'écrivit ces vers ;

A Sainte-Beuve.

Ami, tu l'as bien dit, en nous tant que nous sommes,

Il existe souvent une certaine fleur

Qui s'en va dans la vie et s'effeuille du cœur.

Il se trouve en un mot, chez les trois quarts des hommes, Un poète mort jeune, à qui l'homme survit *.

Tu Tas bien dit, Ami, mais tu Tas trop bien dit

Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée, Que ta plume en faisait un vers harmonieux, Et que tu blasphémais dans la langue des Dieux. Relis-toi; je te rends à ta Muse offensée.

Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent Un poète endormi, toujours jeune et vivant.

2 juin 1857.

A Alfred de Musset,

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